Les cartes blanches d'ARTV
Nathalie van Doxell




Venez prendre un bain dans la baignoire thierry Paulin,
serial killer de 1984 à 1987, 18 victimes. 2mn 30 '


Banalité fatale

par Richard Vine

Peut-on découvrir la profondeur du superficiel et déceler une subtile menace dans les objets les plus ordinaires? Nathalie van Doxell ne regarde pas seulement au delà des façades sociales du quotidien, elle cherche aussi à communiquer ses visions déconcertantes avec un art simple et cependant techniquement très actuel.

Si l'oeuvre de Nathalie van Doxell recourt à une grande variété de formes ( incluant la photographie, la vidéo, des installations, des objets "manufacturés" ainsi que des publicités parodiques sous formes d'affiches, de communiqués de presse, de formulaires d'inscription pour des circuits guidés en autocar et des textes de visites commentées ) elle est néanmoins d'une cohérence thématique étonnante, sinon immédiatement apparente. Le contraste entre aspects manifestes et latents indique en effet les préoccupations fondamentales de l'artiste : l’inconsistance des apparences, le hiatus entre surface et profondeur, le pouvoir parfois dangereux des médias et l’imperfection de nos systèmes de représentation.

L'artiste étudie avec pertinence "les voies du regards", c'est à dire l’apparence que nous offrons aux autres, et comment, en retour, nous appréhendons un monde qui nous est donné sous une forme toujours plus médiatisée : films, photographies toutes réordonnées, montées et implacablement accompagnée d'un commentaire de telle manière que chacune des composantes y disparaît sous la nuée de ses propres significations. En mettant en avant les codes de présentation visuelle, elle s'évertue non pas à viser ce que Mathhew Arnold a appelé "l'objet tel qu'il est réellement en lui-même" (tâche qui est dorénavant tenue pour impossible) mais à défier les conventions quotidiennes du " voir " et du " montrer ", à faire prendre conscience, au " regardant ", des manipulations des médias et de l’ Art, et révéler ainsi le bénéfice (en matière de pouvoir, d'influence et de gain financier) que tirent les tenants de ces procédés omniprésent.

Les sujets abordés par Nathalie van Doxell s’étendent de la plus abominable criminalité (les meurtres en série) au réductionnisme bourgeois (confondre son identité personnelle avec un titre professionnel) en passant par l'"innocence" enfantine (les enfants comme emblème galvaudé de la pureté édénique). Sa thématique est donc duelle : la banalité du mal mais aussi le mal de la banalité. En étendant avec tant d’insistance les surfaces apparemment inoffensives et souvent séduisantes tant du corps individuel que du corps politique collectif, elle tire un signal d'alarme social et philosophique. Car à moins d'enquêter sur "ce que chacun sait", y compris de ses propres modes de perception et d'évaluation (quasi inconscients), nous risquons de nous laisser prendre dans un tissu de mensonges.

Dès le début de sa carrière, Nathalie van Doxell s'est intéressée à la peau humaine. Ses plans macrophotographiques de petites parcelles de peau étaient présentés en long rouleaux continus accrochés aux murs des galeries, disposés sur des portants métalliques, découpés en formes facilement reconnaissables (un bouquet, une main imitant un pistolet, un ballon), collées sur les pièces d'un puzzle géant, ou alignés en rangées de rectangles dont chaque superficie correspond exactement à la totalité de la peau du sujet (des "héros" identifiés seulement par leur prénom, l'initiale de leur nom et leur profession). Psychologiquement, ce travail est à double tranchant. D'un côté l'absence de nom et de visage, qui fait écho à l'anonymat de la vie urbaine contemporaine, est libératrice. Aucune "personnalité" ne nous distrait ni de la fascination inhérente à cette chair magnifiée ni des aspects purement formels de l'oeuvre. Ainsi qu’à l’esthétisme d’une rencontre d'une nuit, nous réagissons simplement à la beauté, au mystère et à l’habile talent de l'artiste. Cependant, comme le montre l'analogie sexuelle, ces pièces appellent leur propre critique. Elle nous font prendre conscience, de manière aiguë, de ce qui est nié.

Prenons le cas de ce charmant puzzle de chair. Deux parties sont en jeu : la première fait appel à l'engagement formel du spectateur à l'égard des formes, des couleurs et des surfaces tandis que l'autre repose sur la critique implicite par van Doxell de cet esthétisme-même. En nous amenant à manipuler les morceaux, elle attire notre attention sur un ensemble plus vaste de règles et de limites. L'oeuvre incarne, pour ainsi dire, un rectificatif subliminal : on ne peut pas reconstituer le puzzle de l'identité humaine simplement en assemblant convenablement des surfaces de "peau" sociale sous laquelle nous dissimulons tous notre moi véritable et profond. Ce puzzle met au jour toute la futilité de notre "classement" social des individus, à partir de ce que l'on voit en surface, et de ce qu'ils présentent consciemment -et même avec intention- (couleur de peau, vêtements, contexte familial, statut économique, etc.). C'est un travail d'art visuel dont la signification majeure réside, paradoxalement, dans ce qui n'est pas vu, dans les caractères déterminants cachés de notre être le plus profond.

Cette différence a des conséquences commerciales comme ne cesse de l'illustrer Nathalie van Doxell. De fait, avec le dépérissement des doctrines en lice -la religion, le marxisme et le freudisme- une économie de marché libre est devenue, en pratique même si ce n'est pas encore le cas en théorie, l'idéologie mondiale dominante d'aujourd'hui (peut-être même bientôt l'unique). Compte tenu des antécédents tyranniques des solutions de rechange, ce triomphe peut constituer, à tout prendre, une très bonne chose, aussi salutaire qu'inévitable. Le marché a cependant de sérieux défauts, parli lesquels sa tendance à ne s'adresser qu'aux aspects les plus communs du désir du consommateur. Le critère premier du marketing de masse, "ce que veut la majorité des gens" (les chaussures Nike, les films d'action avec Bruce Willis, les hamburgers de McDonald) tend à négliger des besoins importants des segments extrêmes du marché (la littérature sérieuse, la musique de haute qualité, l'art innovant) et à ignorer les forces intrinsèques puissantes qui incitent à bien des achats. Le marketing pour le marketing ne peut pas plus canaliser les prodigieux changements sociaux liés aux ruptures dans les schémas d'achat. Quand le fils d'un fermier cesse d'acheter un blue jeans parce que c'est un vêtement résistant pour les travaux des champs et achète un jeans parce qu'il porte l'étiquette d'Armani, ce qui le propulse dans un tout nouvel ordre symbolique, on se trouve en présence d’un déferlement de forces sociales et psychologiques de masse pour lesquelles le marché n'a pas de doctrine et sur lequel il n’a d’autre emprise que de vendre encore plus de produits pour réaliser du profit.

Telles sont les questions complexes abordées par les "produits" artistiques de Nathalie van Doxell. Ainsi, qu'est-ce qui pousserait, par exemple, quelqu'un à acheter une parure de draps reproduisant l'aspect et la couleur de la peau de Naomi Campbell? Un consommateur naïf est susceptible de succomber dans l'espoir d'être plus proche du top model, ou d'être enveloppé par son être, afin de s’unir à elle par l'esprit (que ce soit par identification, par fantasme sexuel, ou les deux en même temps) et de partager son style de vie glamour ainsi par procuration. En ce sens le fournisseur commercial de cet article exploiterait la volonté d'exploitation de l'acheteur, ce qui est la structure profonde de toutes les escroqueries. L'acheteur raffiné, celui qui saisit le sens du travail de Nathalie van Doxell, entrera dans le jeu de l'artiste et fera sur le mode ironique, dans une démarche pleinement consciente et salutaire, ce que fait l'acheteur ingénu avec naturel et sincérité. Plane, alors, une question sans réponse : cet acheteur raffiné, n'est-il, sans le savoir, en train de s'offrir une illusion, celle de la supériorité intellectuelle du monde de l'art sur la culture de masse?

Dernièrement, l'intérêt de Nathalie van Doxell pour les surfaces et leurs codes (artistiques, sociaux, commerciaux) et le décalage entre la surface médiatisée et la "véritable" personne sous-jacente, a ouvert sur l'exploration d'extrêmes en apparence contradictoires. Le premier de ces travaux est son projet de Tour Operator centré sur la carrière criminelle de Thierry Paulin, un individu à l'air "normal" qui tua dix-huit femmes à Paris entre 1984 et 1987. Dans ce cas, la banalité du mal est particulièrement évidente, d'autant que l’artiste, à travers ses supports publicitaires, ses visites guidées en autocar et ses vidéos, nous renseigne sur les habitudes quotidiennes de Paulin : ses cafés et ses restaurants favoris, son appartement, son épicerie, son pressing et les bâtiments tout à fait ordinaires où il commit ses meurtres. Il est particulièrement déstabilisant pour les spectateurs "branchés" de constater que Thierry Paulin lui-même suivait les modes vestimentaires, qu'il était un jeune homme connu dans les lieux en vogue de la nuit parisienne. Il menait une vie sous des dehors "cool" qu'il porta jusqu'à des extrêmités mortelles. Cet exemple, similaire à ceux qu'évoque Hannah Arendt dans son analyse des criminels de guerre nazis, illustre le divorce entre masque social et réalité psychique, entre urbanité raffinée et pulsions bestiales.

Mais le Tour Operator soulève aussi la question, à maints égards plus troublante, du mal de la banalité, illustrée en l'occurrence par les innombrables façons dont une telle horreur peut être impitoyablement détaillée (dans la presse, les émissions de radio et de télévision, au cinéma et dans la publicité), afin d’attiser l’attention du public. En faisant la satire de ce procédé, Nathalie van Doxell va au-delà du traditionnel "reportage d’enquête" pour évoquer la perversité psychologique et les intérêts commerciaux qui sous-tendent notre obsession des comptes-rendus "vécus". Les différentes vidéos des rendez-vous de l'artiste avec ses amis font écho, tout en les commentant, aux bien plus sinistres " rendez-vous " de Thierry Paulin, d'abord avec ses victimes, puis avec ceux qui l'ont arrêté. La scène du bain, où Nathalie van Doxell se lave avec désinvolture dans la baignoire de Paulin, renvoie à des milliers de scénarii de films avec "femme en danger", à des milliers de faits divers criminels lubriques. (Quelle métaphore plus irrésitible, et pathologiquement séduisante, de la vulnérabilité humaine porrait-il y avoir que celle de la femme nue, seule dans son bain? Ce spectacle intime dérange non seulement parce qu'il évoque l’impuissance face à la violence sauvage, mais aussi parce qu'il place le spectateur, virtuellement, dans la position terrifiante d'un violeur ou d'un tueur potentiel.)

Il fait peu de doute que ces fantasmes de terreur nous aident à supporter,dans une certaine mesure, les menaces bien réelles et souvent incontrôlables qui pèsent sur notre vie quotidienne ( les maladies, les accidents, les crimes, les guerres) ainsi que l'inéluctabilité de notre propre mort. Cette odalisque dans la baignoire a une portée psychologique et même métaphysique profonde. Cependant il y a quelque chose d'amusant et en même temps d'effroyable à voir cette image revue selon l’insouciant style kitsch des publicités et des prospectus touristiques.(Qu'est-ce que le tourisme dans le pays de Nathalie van Doxell, si ce n'est une forme de voyeurisme, l'occasion de contempler "la belle France"* d'aujourd'hui, tout en imaginant l'histoire sanglante de la nation et son avenir incertain, via l’innocuité d’un magnétoscope interposé.

Ce travail sur le tueur en série procède d’un autre niveau de lecture, mélodramatique celui-là, quand on se souvient que ce type de meurtriers s’impliquent très fortement dans l’exercice de la domination sur leurs victimes. Or les "sosies" qui semblent si inoffensif au premier regard, témoignent d’une menace encore plus lourde, d'une certaine façon, car plus insidieuse. Ces images d'enfants pubescent aux épaules nues et aux visages maquillés nous renvoient, dans leur candeur, à notre lubricité refoulée et nous invitent à un questionnement approfondi. Que demandons nous à nos esprits et à nos sentiments, et à ceux des enfants de notre société, quand nous acceptons sans réfléchir les représentations de l'"innocence" véhiculées par les médias? Que masquent en vérité ces joyeux visages publics?

Les défenseurs des médias souhaiteraient nous faire croire que si les pré-adolescents ne sont pas "innocents" au point d'ignorer les faits de la vie sexuelle (MTV, le cinéma et d'innombrables chansons s'en chargent) l'utilisation provocante de leurs images dans les oeuvres d'art de Jock Sturges, de Sally Mann, ou dans les publicités "osées" de Calvin Klein, ne fait aucun mal, au contraire, car, les enfant, après tout, jouent le jeu. Une innocence au second degré les sauve ainsi que nous-même (créateurs et spectateurs de telles images). Il y a là de la comédie ,et de l'ironie, une attitude soi-disante plus libre et plus saine à l'égard de la sexualité. La sensualité des jeunes dans les médias n'est qu'une imitation de sensualité, ce qui la préserve de toute critique et de tout danger. (Cet argumentaire s'appuie sur l'idée que si la franchise en matière de sexualité est bonne pour tout adulte sain et sensé, elle ne saurait être réellement nocive pour les gamins. Cela va à l'encontre des preuves cliniques mais les faits concrets importent peu dans l'enivrant domaine symbolique du discours sur l'art visuel.) Toutes ces rationnalisations ignorent un élément clé, à savoir qui contrôle l'élaboration, la diffusion et l'usage de ces images et à quelles fins.

Le traitement photographique des enfants par Nathalie van Doxell est bien différent et bien plus responsable. Les visages sont maquillés dans une imitation enfantine de la conformité et de la séduction, comme l’est le fond rose moucheté de blanc rappellant l’acidulé sentimentalisme dont on pare les représentations d'enfants conventionnelles (faisant fi de l’intégrité et de la complexité de leur humanité). Leurs épaules dévêtues suggèrent une nudité que Nathalie van Doxell ne montre jamais et soulèvent toutes les questions de l'exploitation visuelle sans jamais violer la dignité morale de ses sujets mineurs. L'oeuvre est à la fois intellectuellement "provocante" et irréprochablement discrète.

En outre, lorsqu’on les relie aux phrases clés qui leur sont associées, les images de l'artiste proposent une critique éloquente des attentes sociales traditionnelles. Ainsi, ses "sosies", ressemblant, dans ce cas, à bien d’autres dont nous nous rappelons, semblent constituer un avenir d'image d'Epinal de la bourgeoisie suffisante. Jusqu'à ce que l'on découvre les légendes qui les accompagnent : "Comme ses parents, il se mariera par faiblesse", "Elle deviendra séropositive à cause de sa confiance", "Il deviendra le meilleur ami de qui pourra le promouvoir.". Bref, la banalité est un effrayant aveuglement, une dénégation finalement vaine de ce qui dans la vie lamine l'innocence. Cette découverte est aussi soudaine pour le spectateur qu'un retournement de situation dans un conte de fée, lorsque le loup se débarrasse des habits de la grand-mère. On gagnerait en sagesse à reconnaître que de telles choses ne pourrait se produire que si les enfants "innocents" n'avaient pas une tendance naturelle à l'agressivité et l'auto-destruction. Que l'on pense comme Rousseau que c'est la société qui corrompt ses jeunes originellement purs, ou que l'on partage l'idée des théologiens chrétiens selon laquelle jeunes et vieux portent en eux le mal, de manière innée, la leçon à tirer est la même. Mieux vaut aborder les vicissitudes de la vie d’adulte non pas à travers la mauvaise foi et la banalité mais en se regardant soi-même avec lucidité et en faisant preuve de réelle compréhension

C'est ainsi que chaque individu peut reprendre le contrôle. En mettant l'accent sur les surfaces, Nathalie van Doxell nous engage à voir au-delà des surfaces. Son oeuvre montre à quel point même nos perceptions les plus "à fleur de peau" sont conditionnées par des codes visuels rigoureux et les présupposés sociaux qui les régissent. La conscience de ces conventions nous permet de nous libérer des contraintes, de choisir en toute conscience et judicieusement entre les diverses options existantes. Une phrase imputée à l'un des "sosies" pourrait ainsi définir le credo artistique et moral de Nathalie van Doxell : "Elle refusera de jouer le jeu du consensus insipide".

Richard Vine

*(en français dans le texte)