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Canal musique contemporaine

DENIS DUFOUR


Ebene Sieben (1997) op.97

 


(Extrait de 0:00 à 4:36 sur une durée de 25:40)

support audio stéréo
mai et juin 1997
25'40"
commande Ina-GRM
dédicataire Karlheinz Stockhausen
production Studio Motus
création à Paris le 13 juin 1997 à l'auditorium Olivier Messiaen de la Maison de Radio France, Son-Mu 97, direction de l'acousmonium Jonathan Prager

Ebene sieben, c'est le dernier étage, c'est à la fois le nom d'une boîte de nuit de Francfort effectivement située au septième et dernier étage d'un building récent dans le centre ville, où je fis d'étranges rencontres, et c'est aussi le septième ciel, métaphore usuelle et un rien éculée de l'extase amoureuse.

C'est aussi la référence à la destination suprêmement désirée de toute vie humaine dans le monde chrétien : le paradis. On sait que Jérôme Bosch, dans son triptyque visible au Musée du Prado à Madrid, donna une version hautement absconse et déconcertante des étapes à franchir pour l'atteindre, sous le nom doux et inquiétant (qui lui fut donné depuis) de Jardin des délices. Dans ce panoramique juteux, on découvre bien des scènes étranges, qui ont décontenancé et continuent de défier les analyses de tous les historiens de l'art à travers le temps.

La pièce que Denis Dufour nous propose est à l'image de cette déconcertante ambiguïté, et nous plonge dans une suite d'ambiances instables (sept, comme les sept péchés capitaux magistralement illustrés par le film de David Fincher, Seven/USA, 1995) où tout semble pouvoir basculer vers l'espoir ou glisser vers le remords, chuter dans la perversion ou tendre vers la sainteté. N'est-ce pas ce à quoi aspire le meurtrier de ce film noir, assoiffé de purification ?
Sorte de prolongation métaphorique de la vie humaine et des étapes initiatiques qui la jalonnent, purge (c'est à dire purification, et c'est là le sens étymologique premier du mot "purgatoire"), cette arène édénique se parcourt comme un parc d'attraction infini et fou, gigantesque miniature aux exagérations troublantes, manège régressif et attirant. Dans ce grand monde réduit, la frayeur tout autant que la certitude nous conduisent à l'échec. Une porte étroite s'ouvre à ceux qui désarmés s'abandonnent, sans rien renier de leur lucidité, sans renoncer non plus à leur intuition. Comme en écho à cette quadrature, que par le simple calcul on ne peut résoudre, des chimères sonores hantent l'espace de ce jardin, on y devine des appariements curieux, de géniales énigmes : des baigneurs agglutinés autour d'une mûre, des amants malheureux qui se noient, des trios étranges en conciliabules sous une cloche de verre, un homme dont la tête est prisonnière d'une perle noire qui conte fleurette à une Eve attentive et ennuyée… Il est souvent question ici de goûter un fruit, de distinguer les yeux fermés la vraie faim de l'avidité, l'attraction de la séduction, la disponibilité du désir. Serons-nous capable, mus par nos désirs précisément, de choisir entre l'Enfer et le Paradis ? C'est toute la question qui anime cette œuvre, orgiaque et retenue à la fois, obsédante et maternelle. Faite de scansions et de suspensions, de percussions et d'aspirations. Faussement angélique, la musicalité iconoclaste de cette œuvre nous joue des tours : derrière le matériau kitsch et sucré, on devine une amère et terrible inquiétude. Nous avons vu voler la clef du Paradis, mais elle a glissé dans une bouche d'égout. Denis Dufour nous invite à suivre ses aventures.


Tom Aconito