Une vieille radio diffuse en boucle une fausse émission d'urgence : voix de studio, témoignages, signaux parasites, intervention scientifique et bascule progressive vers l'impossible.
Projet radiophonique / installation sonore
La guerre des mondes - la transmission qui a fait trembler Courtenay
Une vieille radio diffuse en boucle une fausse émission d'urgence : voix de studio, témoignages, signaux parasites, intervention scientifique et bascule progressive vers l'impossible.
GUDEMON est conçu dans le cadre de la résidence La Chambre d'Écho, au Chalet Twin Peaks, à Courtenay, en juillet 2026. Le projet prend la forme d'une installation : une radio ancienne, placée dans l'espace, rejoue une fiction radiophonique inspirée de La Guerre des mondes.
Le projet prolonge une question centrale d'A.L.I : comment un signal devient-il crédible ? GUDEMON travaille la voix, le bruit, le jingle, la coupure et la boucle pour transformer une narration en événement. La radio n'est pas seulement un support : elle est une machine de croyance, de mémoire et d'alerte.
Le son est diffusé en boucle, comme une transmission qui ne parvient pas à finir. L'objet radio devient une balise : quelque chose émet, insiste, revient. Le visiteur peut entrer dans le flux à n'importe quel moment, comme s'il surprenait une fréquence déjà active avant son arrivée.
Texte intégral
Version de travail pour installation sonore : faux direct radiophonique, voix de studio, terrain, témoignage, signaux et révélation finale.
SFX : souffle radio léger, générique culturel sobre.
V1 Bonsoir à toutes et à tous.
Vous êtes en direct de France Culture.
Nous interrompons notre programme habituel pour une émission spéciale.
Depuis dix-neuf heures quarante-deux, plusieurs phénomènes lumineux et sonores ont été signalés dans le Loiret, dans un périmètre situé entre Courtenay, Chantecoq, Montargis et la lisière nord de la forêt d'Othe.
Les premières observations faisaient état d'une traînée lumineuse dans le ciel, puis d'un impact supposé dans une zone rurale, à quelques kilomètres de Courtenay.
À cette heure, aucune confirmation officielle ne permet d'évoquer la chute d'un satellite, d'un météore ou d'un appareil.
Mais un fait retient l'attention des autorités comme des scientifiques : depuis vingt heures dix, plusieurs antennes radioamateurs, des capteurs électromagnétiques locaux et des appareils de mesure indépendants captent un signal répétitif, structuré, d'origine encore inconnue.
Nous allons tenter, dans cette émission spéciale, de comprendre ce que nous savons, ce que nous ignorons, et pourquoi certains chercheurs commencent à parler, avec prudence, d'un événement de langage.
Nous retrouvons immédiatement notre envoyé spécial, présent aux abords de Courtenay.
Julien Morel, vous êtes en ligne avec nous ?
SFX : nuit rurale, vent, pas sur gravier, talkie-walkie.
V2 Oui, je vous entends. Je suis actuellement sur une petite route départementale, à environ trois kilomètres du centre de Courtenay. Derrière moi, il y a un cordon de gendarmerie. On distingue des gyrophares, quelques véhicules de secours, et plus loin, dans un champ, une sorte de halo très faible, verdâtre, presque immobile.
Je précise que nous ne pouvons pas nous approcher davantage. Les autorités demandent aux habitants de rester chez eux.
Depuis une demi-heure, plusieurs témoins décrivent un son. Pas une explosion. Pas un moteur. Plutôt une vibration grave, très lente, qui semble monter du sol.
V1 Vous l'entendez vous-même ?
V2 Oui. Par moments. C'est très bas. On le sent presque davantage qu'on ne l'entend.
SFX : vibration grave.
Voilà. Là, vous l'avez peut-être dans la ligne.
V1 Oui. Nous percevons quelque chose.
V2 Ce qui frappe les habitants, c'est que la vibration n'est pas continue. Elle revient par séquences. Trois impulsions longues. Deux impulsions brèves. Puis une pause. Puis à nouveau.
V1 Un rythme ?
V2 Un rythme, oui. Mais les techniciens présents ici parlent plutôt d'un motif.
V1 Nous allons justement écouter un premier extrait capté à vingt heures dix-sept par un radioamateur de Montargis.
SFX : signal, trois longs, deux courts.
Ce signal, vous venez de l'entendre. Il est brut, légèrement nettoyé, mais non modifié dans son rythme.
Pour nous aider à comprendre, nous sommes avec Claire Varenne, astrophysicienne, spécialiste des signaux faibles et des protocoles SETI.
Claire Varenne, bonsoir.
V3 Bonsoir.
V1 Est-ce que ce signal peut être naturel ?
V3 À ce stade, il faut rester extrêmement prudent. Un signal répétitif n'est pas nécessairement artificiel. Beaucoup de phénomènes naturels produisent des périodicités : pulsars, interférences, phénomènes atmosphériques, réseaux électriques, satellites, équipements militaires, ou simples coïncidences instrumentales.
Ce qui intrigue ici, c'est la convergence. Le même motif aurait été capté sur plusieurs supports : radio, magnétomètres, microphones basses fréquences, et même sur des dispositifs qui ne devraient pas réagir de la même manière.
V1 Cela signifie ?
V3 Cela signifie que nous ne sommes pas seulement face à une émission radio classique. On parle peut-être d'un phénomène qui traverse plusieurs milieux : électromagnétique, acoustique, peut-être mécanique. Mais je dis bien : peut-être.
V1 Certains évoquent déjà un message.
V3 Le mot message est dangereux. Un message suppose un émetteur, une intention, un destinataire, et un code. Pour l'instant, nous avons une structure. Une structure n'est pas encore un langage. Mais toute recherche de langage commence par là : reconnaître qu'il y a quelque chose qui n'est pas du bruit.
V1 À Courtenay, plusieurs habitants ont été témoins de l'événement lumineux. Nous avons pu joindre l'une d'entre elles, Madame Élise Martin, qui se trouvait dans son jardin au moment du phénomène.
Madame Martin, vous nous entendez ?
V4 Oui, oui, je vous entends.
V1 Que s'est-il passé ?
V4 J'étais dehors avec mon chien. Il devait être un peu avant huit heures. Le ciel était clair, pas complètement noir encore. Et j'ai vu une lumière passer très bas. Pas comme une étoile filante. Plus lent. Comme si quelque chose glissait.
V1 Une couleur ?
V4 Blanc au début. Puis vert. Et autour, comme une poussière. Je sais que ça paraît idiot, mais j'ai pensé à une phrase qui s'efface.
V1 Une phrase ?
V4 Oui. Pas avec des mots. Une phrase dans le ciel, mais sans alphabet.
Et ensuite, le chien s'est couché. Il ne voulait plus bouger. Puis il y a eu ce son. Très grave. Les vitres de la véranda tremblaient. Mais rien n'est tombé. Il n'y a pas eu de choc.
V1 Avez-vous eu peur ?
V4 Au début oui. Après non. C'est ça qui est bizarre. J'avais l'impression que quelque chose attendait.
V1 Quelque chose attendait.
Cette phrase, bien sûr, appartient à un témoignage individuel. Elle ne constitue pas un fait scientifique. Mais elle rejoint ce que plusieurs personnes disent depuis Courtenay : non pas seulement la perception d'un objet, mais celle d'une présence structurée.
On nous indique à l'instant que le signal vient de changer.
V6 En régie, on reçoit une nouvelle captation. Ça vient de Nançay. Et aussi d'un récepteur amateur à Sens.
V1 Nous pouvons l'écouter ?
V6 Oui. Mais attention, le niveau est instable.
SFX : signal évolué, pseudo-phonèmes.
V1 Claire Varenne ?
V3 Là, c'est différent.
V1 Pourquoi ?
V3 Parce que le signal semble moduler dans une bande proche de la voix humaine. Je ne dis pas qu'il parle. Mais il produit des formes que notre système auditif interprète presque comme des syllabes.
V1 Presque.
V3 Oui. Et ce presque est vertigineux.
Musique : nappe grave très légère.
V1 Nous recevons à présent un communiqué officiel. Il va être lu dans quelques instants.
V5 Françaises, Français.
Depuis le début de la soirée, un phénomène d'origine inconnue est observé dans le département du Loiret, à proximité de la commune de Courtenay.
Les services de l'État, les forces de sécurité, les autorités scientifiques et les organismes compétents sont mobilisés.
À cette heure, rien ne permet d'affirmer que notre territoire fait l'objet d'une attaque.
Rien ne permet non plus d'affirmer que le phénomène observé soit d'origine humaine.
Je demande à chacune et chacun de garder son calme.
Nous faisons face à un événement rare. Peut-être à un événement historique. Mais l'histoire exige de nous autre chose que la panique. Elle exige de la mesure, de la patience, de l'intelligence.
Si un signal nous est adressé, nous devons d'abord apprendre à l'entendre.
Si une présence se manifeste, nous devons d'abord comprendre sous quelle forme elle se rend perceptible.
La France restera attentive, lucide, et unie.
Ce soir, à Courtenay, ce n'est peut-être pas la peur qui commence.
C'est peut-être l'écoute.
V1 Nous retournons vers notre envoyé spécial à Courtenay.
Julien Morel ?
V2 Oui. Je vous entends très mal. Il y a beaucoup d'interférences ici.
V1 Que voyez-vous ?
V2 La lumière a changé. Le halo est plus net. On distingue maintenant une forme au sol. Pas un objet vertical. Plutôt une surface. Comme une plaque sombre, ou une ouverture.
V1 Une ouverture ?
V2 Je n'ai pas d'autre mot. Les gendarmes ont reculé d'environ cinquante mètres. Les appareils photo ne fonctionnent presque plus. Les téléphones affichent des caractères étranges.
V1 Quels caractères ?
V2 Des signes. Des boucles. Des marques. Ça ressemble à... Attendez.
Il y a quelqu'un qui approche du cordon.
V6 Reculez ! Reculez monsieur !
V2 C'est un homme du village. Il tient une radio. Une vieille radio portative. Le son sort de l'appareil sans qu'il soit réglé sur une fréquence.
Signal.
A... L... I...
V2 Je crois que ça vient de dire A.L.I.
V1 Restez prudent.
V2 Non, attendez. La surface au sol réagit au son de la radio. Elle pulse quand le signal passe.
Trois pulsations. Deux courtes. Encore.
Il y a une lumière dans le champ. Elle n'éclaire pas autour d'elle. C'est comme si elle éclairait seulement ce qu'elle choisit.
Je vois des formes.
V1 Quelles formes ?
V2 Des racines. Non. Des lignes. Comme un réseau sous la terre. Et dans le ciel aussi.
On dirait que le sol et les étoiles sont reliés.
SFX : coupure.
V1 Nous avons perdu la liaison avec Julien Morel.
Claire Varenne est toujours avec nous.
Claire Varenne, que peut signifier cette idée de réseau, si elle est confirmée par les instruments ?
V3 Depuis longtemps, nous imaginons le contact comme un message envoyé d'un lieu A vers un lieu B. Une antenne, une étoile, une réponse. Mais il est possible qu'une intelligence non humaine ne fonctionne pas par émission isolée.
V1 Vous pensez à quoi ?
V3 À des réseaux. Des formes distribuées. Des phénomènes qui n'ont pas de centre unique. Sur Terre, nous avons des exemples : mycélium, forêts, colonies d'insectes, essaims, organismes collectifs. À l'échelle cosmique, l'Univers lui-même se structure en filaments, en nœuds, en vides.
V1 Vous suggérez que le signal de Courtenay pourrait être un réseau ?
V3 Je suggère seulement que si nous recevons quelque chose, nous ne devons pas supposer trop vite que cela parlera comme nous. Cela pourrait s'étendre. Se synchroniser. Modifier un milieu. Faire apparaître des relations.
V1 Un langage sans phrase ?
V3 Ou une phrase dont le support serait le monde.
Signal.
V7 Nous...
V1 Pardon.
V6 On l'a aussi ici.
V7 Nous... sommes... dans... le... lien...
V3 Je ne sais pas quoi dire.
V1 Est-ce une voix ?
V3 C'est peut-être notre cerveau qui reconstruit une voix. Mais si c'est une reconstruction partagée par plusieurs appareils, alors il faut envisager que le signal utilise notre propre perception comme instrument.
V1 Un signal qui ne parle pas français, mais qui nous fait produire du français ?
V3 Exactement. Comme si le message n'était pas contenu dans l'onde, mais dans la rencontre entre l'onde, nos appareils, nos corps, nos attentes, notre langue.
V1 A.L.I.
V3 Oui. Une interface.
V7 Écouter... ce qui relie...
V1 Ce que vous venez d'entendre est une fiction radiophonique.
GUDEMON est une création sonore proposée dans le cadre d'A.L.I — Atelier Langages Interstellaires, un projet de recherche artistique et spéculative de David Guez autour des formes de communication avec des intelligences non humaines.
Cette version a été effectuée dans le cadre de la résidence La chambre d'écho à Courtenay.
Cette fiction s'inscrit dans l'histoire des grandes émissions de faux direct, depuis La Guerre des mondes d'Orson Welles, mais déplace la question : il ne s'agit plus seulement de demander si les extraterrestres arrivent, mais sous quelle forme un signal pourrait devenir lisible.
Une invasion ?
Un message ?
Un réseau ?
Une interface ?
Ou seulement notre propre désir de contact, amplifié par la radio ?
Vous écoutiez France Culture.
Et peut-être, ce soir, quelque chose d'autre qui écoutait avec nous.
FIN