David Guez, 2026
AQUA ORO — Eau de prompt est une installation qui interroge la matérialité invisible de l'intelligence artificielle et les ressources naturelles qu'elle mobilise, en particulier l'eau, dont l'extraction et la consommation participent aux tensions écologiques contemporaines.
Onze bidons translucides de dix litres, remplis d'eau, sont disposés dans l'espace d'exposition. Objets industriels ordinaires, ils évoquent à la fois le stockage, la distribution, la pénurie et la marchandisation d'une ressource vitale. Chacun porte une instruction (prompt) adressée à une intelligence artificielle.
Ces instructions mobilisent différents domaines de connaissance — mathématiques, humanité, physique, biologie, littérature, musique, architecture, climatologie, philosophie et cryptographie — et proposent des tâches particulièrement complexes, allant de la démonstration de l'hypothèse de Riemann à la reconstruction d'un système politique mondial, en passant par des simulations scientifiques de grande ampleur.
Le bidon 00 — AQUA ORO introduit une dimension autoréférentielle : il demande à l'intelligence artificielle de calculer sa propre consommation d'eau, en intégrant les ressources nécessaires à ce calcul. Cette mise en abyme révèle le paradoxe d'une technologie qui consomme des ressources pour mesurer sa propre consommation.

En associant symboliquement dix litres d'eau à chaque instruction, l'installation donne une forme tangible à une dépense matérielle habituellement invisible. Cette quantité n'est pas une mesure réelle de la consommation de chaque requête, mais une unité plastique et symbolique qui met en tension la simplicité apparente du langage et l'immensité des infrastructures nécessaires à son traitement.
AQUA ORO s'inscrit dans une filiation avec l'Arte Povera, dont elle reprend l'attention portée aux matériaux élémentaires, aux objets ordinaires et aux relations entre matière, énergie et société. L'eau, matière première indispensable à la vie, devient ici le révélateur d'une économie technologique fondée sur l'exploitation croissante des ressources naturelles.
À la croisée du ready-made de Marcel Duchamp, des recherches d'Yves Klein sur l'immatériel et de la radicalité matérielle de l'Arte Povera, l'installation confronte la promesse d'une intelligence artificielle supposément immatérielle à ses conditions physiques, économiques et politiques d'existence.
Derrière chaque instruction, chaque calcul et chaque production numérique se déploie une infrastructure industrielle : centres de données, réseaux électriques, systèmes de refroidissement, extraction de minerais et chaînes d'approvisionnement mondialisées. L'intelligence artificielle ne flotte pas dans un espace abstrait : elle occupe des territoires, mobilise de l'énergie, consomme de l'eau et participe à des rapports de pouvoir.
AQUA ORO pose ainsi une question politique et écologique fondamentale : à qui appartiennent les ressources nécessaires à l'intelligence artificielle, qui décide de leur utilisation et au bénéfice de qui sont-elles consommées ?
Le titre, associant le latin aqua (eau) et l'italien oro (or), évoque la transformation d'une ressource commune en matière précieuse, voire en marchandise. Il souligne le paradoxe d'une société qui mobilise une ressource vitale pour produire des réponses, des images et des connaissances dont la valeur et l'utilité restent à interroger.
À travers onze bidons d'eau et onze instructions, AQUA ORO invite à repenser les limites matérielles du progrès technologique et la possibilité d'une intelligence artificielle écologiquement soutenable, socialement juste et politiquement responsable.
