À quoi ressemblerait un arbre de la vie dont aucune branche ne serait terrestre ? Nous savons raconter l’évolution des bactéries, des plantes, des animaux et des humains parce que tous appartiennent à une même histoire. Nous partageons un code génétique, des cellules, une chimie du carbone et un ancêtre commun. Mais cette unité est aussi notre piège : lorsque nous imaginons la vie ailleurs, nous repeignons souvent les formes terrestres avec d’autres couleurs.
Nous proposons d’appeler exodarwinisme une hypothèse de travail située au croisement de la biologie évolutive, de l’astrobiologie et de l’évolution spéculative : si une forme de vie apparaît hors de la Terre, quels mécanismes de variation, de transmission et de sélection pourraient organiser son histoire ? Le terme ne désigne pas une discipline scientifique officiellement constituée. Il permet à A.L.I de déplacer la question du contact : avant de demander « que dirait un extraterrestre ? », demandons ce qui a sélectionné sa manière de sentir, de mémoriser et de communiquer.

1. De Darwin à une biologie possible de l’Univers
Darwin n’a pas découvert que les êtres vivants changent. Son apport décisif fut de proposer un mécanisme capable de produire de l’adaptation sans plan préalable. Dans une population, les individus diffèrent ; une partie de ces différences est transmissible ; certaines variantes laissent davantage de descendants dans un environnement donné. Au fil des générations, la composition de la population change. La sélection naturelle n’anticipe pas, ne recherche pas la perfection et ne conduit pas nécessairement vers plus de complexité.
La théorie contemporaine a profondément enrichi ce cadre : génétique mendélienne, mutations, dérive génétique, flux de gènes, développement, symbiose, construction de niche et sélection à plusieurs niveaux. Le mot « darwinisme » peut donc prêter à confusion s’il réduit toute l’évolution à la compétition. La coopération, l’endosymbiose et les communautés microbiennes peuvent elles aussi être sélectionnées lorsqu’elles augmentent la persistance ou la reproduction d’un système.

2. Le noyau peut-être universel
Richard Dawkins a employé l’expression darwinisme universel pour défendre l’idée que toute complexité adaptative, où qu’elle apparaisse, devrait résulter d’un processus apparenté à la sélection. Les auteurs de l’article scientifique Darwin’s Aliens, publié par une équipe de l’université d’Oxford, proposent pareillement d’utiliser la théorie évolutive pour faire des prédictions structurales sur des organismes extraterrestres, sans supposer qu’ils possèdent des yeux, des pattes ou de l’ADN.
Le squelette minimal d’un processus darwinien pourrait tenir en quatre conditions :
- Des entités ou des motifs persistent assez longtemps pour avoir des conséquences.
- Ils produisent des variantes, par copie imparfaite, recombinaison, transformation ou interaction.
- Une mémoire transmet une partie des différences : molécule, cristal, réseau catalytique, structure cellulaire ou mécanisme encore inconnu.
- Les variantes ne persistent pas également dans un environnement aux ressources et contraintes finies.
Ce schéma est plus abstrait que la biologie terrestre. Il ne suppose ni gène, ni organisme individuel, ni naissance au sens animal. Mais son universalité demeure une hypothèse. Nous n’avons observé qu’une seule origine de la vie et une seule biosphère. Comme le souligne la réflexion sur la « biologie universelle », il est difficile de mesurer ce qui est nécessaire à partir d’un seul exemple.
3. Ce qui pourrait n’être qu’un accent terrestre
La vie connue utilise l’eau liquide comme solvant, le carbone comme charpente, l’ADN et l’ARN comme mémoire, les protéines comme opérateurs et l’ATP comme monnaie énergétique. Rien ne garantit que toutes ces solutions soient universelles. Même la définition souvent employée par la NASA — « système chimique autosuffisant capable d’évolution darwinienne » — est un instrument de recherche, non une frontière définitivement résolue.
Il faut donc séparer le mécanisme de son support. Une biologie peut être darwinienne sans posséder nos molécules. Elle pourrait utiliser une autre chimie de l’information, se développer dans des solvants différents, vivre à des températures incompatibles avec nos cellules ou distribuer son identité dans une colonie entière. Chercher uniquement l’ADN, l’oxygène ou des silhouettes animales serait une forme de géocentrisme biologique.
4. Convergence ou histoire impossible à rejouer ?
Deux intuitions s’opposent. Pour Stephen Jay Gould, si l’on « rembobinait le film de la vie » et qu’on le relançait, les accidents de l’histoire conduiraient probablement à un monde très différent. Simon Conway Morris insiste davantage sur la convergence évolutive : des lignées éloignées trouvent indépendamment des solutions comparables lorsque les contraintes physiques et écologiques se ressemblent.
Sur Terre, le vol actif est apparu chez les insectes, les ptérosaures, les oiseaux et les chauves-souris ; l’écholocalisation chez les cétacés et les chiroptères ; des yeux complexes dans plusieurs lignées ; des formes hydrodynamiques chez les poissons, reptiles marins et mammifères. La convergence ne fabrique pourtant pas des copies. Elle produit des analogies contraintes par la gravité, l’optique, les fluides et la disponibilité énergétique.
L’exodarwinisme doit tenir ensemble les deux forces : la physique restreint les possibles, l’histoire choisit un chemin parmi eux. Une planète n’est ni une page blanche ni une machine qui fabrique inévitablement des humains.
5. Chaque monde est une machine de sélection
| Environnement hypothétique | Contraintes majeures | Formes ou communications possibles |
|---|---|---|
| Planète à forte gravité | Coût du maintien vertical, pression, déplacements | Organismes bas, architectures étalées, signaux transmis par le sol |
| Monde océanique | Absence de feu, propagation efficace du son, pression | Langages acoustiques, chimiques et bioluminescents ; cultures sans écriture sèche |
| Planète verrouillée par marée | Jour et nuit permanents, zone crépusculaire mobile | Migrations lentes, organismes guidés par gradients thermiques et lumineux |
| Atmosphère dense, faible gravité | Flottabilité, vents, milieux tridimensionnels | Écosystèmes aériens, signaux de pression et motifs nuageux |
| Monde cryogénique | Réactions lentes, énergie rare, longues durées | Individus millénaires, messages dont l’unité est la saison ou le siècle |

6. L’individu lui-même n’est peut-être pas universel
Notre imagination privilégie un extraterrestre délimité par une peau, doté d’un cerveau et capable de parler en son nom. Pourtant, la Terre propose déjà d’autres organisations : mycéliums, colonies clonales, biofilms, siphonophores, fourmilières, microbiotes et réseaux symbiotiques. L’unité pertinente pour la sélection peut se déplacer entre gène, cellule, organisme, groupe et écosystème.
Une vie extraterrestre pourrait n’exister qu’en tant que processus collectif. Ses composants seraient remplaçables ; sa mémoire résiderait dans la circulation de matière ; ses décisions apparaîtraient comme une modification lente du paysage. Nous risquerions de chercher un locuteur alors que l’interlocuteur est une forêt, un océan ou une atmosphère entière.
7. Une langue est aussi un produit de l’évolution
Communiquer coûte de l’énergie et expose parfois l’émetteur. Un signal ne se maintient que s’il procure un avantage : coordination, reproduction, alarme, tromperie, apprentissage, reconnaissance ou modification du milieu. Les organes disponibles déterminent le canal ; l’écologie détermine ce qui mérite d’être signalé ; la durée de vie détermine la vitesse de la conversation.
Un langage extraterrestre pourrait donc être moins une représentation abstraite du monde qu’une action sélectionnée dans le monde. Sur une planète opaque, voir n’aurait aucune valeur et la communication pourrait cartographier des pressions. Dans une colonie distribuée, « je » n’aurait peut-être pas d’équivalent. Chez des êtres très lents, une phrase humaine ressemblerait à un éclair sans structure ; leur réponse pourrait arriver après plusieurs générations humaines.
8. Détecter l’évolution sans reconnaître ses organismes
L’astrobiologie développe des biosignatures agnostiques qui ne supposent pas une copie de la biochimie terrestre. Elles recherchent des distributions moléculaires anormalement complexes, des déséquilibres chimiques persistants, des motifs de transfert d’énergie, des structures répétées à plusieurs échelles ou des transformations difficiles à maintenir par la seule géologie.
Une signature réellement évolutive demanderait davantage qu’une molécule rare. Il faudrait observer une population ou une dynamique dans le temps : variantes, héritage, réponse à une perturbation et conservation sélective. À distance interstellaire, cette exigence paraît presque impossible. Mais des séries temporelles d’atmosphères, des changements saisonniers ou des cartographies chimiques répétées pourraient un jour révéler non seulement la présence d’un métabolisme, mais celle d’une adaptation.
La prudence reste essentielle. Un cristal croît, un cyclone se maintient et un algorithme optimise, sans être nécessairement vivant. Une structure complexe n’est pas à elle seule une preuve d’évolution darwinienne. Il faut pouvoir distinguer la copie avec variation d’une simple auto-organisation physique.
9. Atlas des projets qui ont tenté de figurer la vie ailleurs
Représenter une forme de vie extraterrestre est un exercice risqué : notre imagination recycle spontanément les yeux, les membres, les prédateurs et les symétries que nous connaissons. Les projets les plus convaincants évitent pourtant de partir d’un portrait. Ils commencent par un milieu, une source d’énergie, une gravité, une atmosphère et une histoire évolutive, puis demandent quelles formes pourraient en résulter. L’ensemble suivant ne constitue donc pas une galerie d’aliens supposés réels, mais un atlas de méthodes pour rendre l’inconnu pensable.
9.1 Sagan, Salpeter et Schaller : construire une écologie dans les nuages de Jupiter
En 1976, Carl Sagan et Edwin Salpeter publient une étude scientifique sur les niches écologiques possibles dans l’atmosphère jovienne. Ils distinguent des organismes photosynthétiques qui descendraient dans l’atmosphère, des « flotteurs » maintenant leur altitude grâce à leur flottabilité, des « chasseurs » capables de rechercher d’autres organismes et des formes vivant plus profondément. Leur contribution majeure n’est pas l’apparence de ces êtres, mais le raisonnement qui les produit : pression, convection, croissance, métabolisme et circulation verticale.

Le peintre astronomique Adolf Schaller a ensuite traduit cette écologie pour la série Cosmos. Il ne s’est pas contenté d’illustrer le texte : il a travaillé les propriétés aérodynamiques, les modes de propulsion, les défenses, la reproduction et la communication de nombreuses espèces. Ce passage du calcul au dessin montre qu’une image spéculative peut fonctionner comme un modèle discutable, à condition que chacune de ses formes renvoie à une contrainte explicite.
9.2 Darwin’s Aliens : prédire une organisation avant de prédire un corps
Dans l’article Darwin’s Aliens, Samuel Levin et ses collègues de l’université d’Oxford proposent de dériver certaines attentes de la théorie évolutive plutôt que de l’analogie avec les animaux terrestres. Leur modèle met l’accent sur les transitions majeures : plusieurs unités auparavant indépendantes peuvent former un individu d’ordre supérieur si leurs intérêts sont suffisamment alignés. Une intelligence extraterrestre pourrait ainsi être une colonie, une fédération de symbiotes ou un système distribué plutôt qu’un organisme unique.
Pour A.L.I, ce déplacement est décisif : avant de chercher un visage ou un appareil vocal, il faut demander où commence l’individu. Un message produit par une colonie n’aurait peut-être ni auteur central, ni « je », ni instant précis d’émission.
9.3 Aurelia et Blue Moon : deux mondes construits par une équipe scientifique
La série documentaire Extraterrestrial, diffusée en 2005 par Channel 4 et National Geographic, confie à une équipe de scientifiques la construction de deux biosphères. Aurelia est une planète en rotation synchrone autour d’une naine rouge ; Blue Moon est une grande lune à atmosphère dense autour d’une géante gazeuse. Éclairage, gravité, vents, densité de l’air et disponibilité énergétique déterminent les espèces imaginées. La version consacrée à Aurelia est également référencée en français sous le titre La vie extraterrestre : Aurelia.
Le projet a une valeur pédagogique forte : il rend visibles les conséquences biologiques d’un paramètre planétaire. Sa limite tient à la nécessité télévisuelle de produire des animaux lisibles et spectaculaires. Le monde devient cohérent, mais reste partiellement façonné par notre attente d’une faune.
9.4 Wayne Barlowe : le carnet de terrain d’une planète inexistante
Dans Expedition (1990), Wayne Barlowe adopte la forme d’un rapport naturaliste rédigé après une mission sur Darwin IV. Anatomies, chaînes trophiques, migrations et comportements composent une histoire naturelle cohérente. L’adaptation documentaire Alien Planet (2005) ajoute un autre enjeu : des sondes doivent apprendre à observer sans savoir d’avance ce qui compte comme organisme, menace ou signal.
Barlowe montre l’intérêt d’un bestiaire relationnel. Une créature isolée peut être arbitraire ; une créature inscrite dans des flux de nourriture, de prédation, de reproduction et d’information devient une hypothèse de monde.
9.5 Wanderers : fabriquer des corps pour une autre planète
Le projet Wanderers: An Astrobiological Exploration de Neri Oxman et du groupe Mediated Matter du MIT ne prétend pas représenter des espèces indigènes. Il imagine des structures portables imprimées en 3D, parcourues de capillaires et destinées à recevoir des micro-organismes modifiés. Ces êtres produiraient oxygène, lumière, biomasse ou matériaux adaptés à différentes destinations du système solaire.

Wanderers déplace la question : l’extraterrestre peut aussi être un assemblage hybride que l’humain fabrique avec des organismes terrestres. Le projet met en scène une évolution dirigée, une symbiose technique et un corps dont les fonctions dépendent du milieu rencontré.
9.6 Alexandra Daisy Ginsberg : laisser Mars transformer les plantes
Dans The Wilding of Mars (2019), Alexandra Daisy Ginsberg simule sur plusieurs écrans une végétation terrestre introduite sur Mars. Les plantes se dispersent, se concurrencent et changent sous l’effet de paramètres locaux d’eau, de température et de nutriments. Il ne s’agit pas d’une proposition de terraformation, mais d’une expérience critique : que devient la vie lorsqu’on la libère de l’objectif de servir les humains ?

Cette installation rappelle qu’une vie transplantée ne demeure pas simplement terrestre : elle est reprise par un autre climat, une autre géologie et un autre temps. Elle oblige aussi à intégrer une question politique à l’exodarwinisme : avons-nous le droit de déclencher une évolution sur un monde qui ne nous appartient pas ?
9.7 Pinar Yoldas : inventer les organes d’un océan de plastique
An Ecosystem of Excess de Pinar Yoldas imagine une écologie post-humaine née dans la « soupe » de plastique du Pacifique. L’artiste conçoit organes, espèces, taxonomies et mondes perceptifs adaptés à un environnement extrême produit par l’industrie. Le projet est décrit en français par le programme Beyond Water et documenté dans les archives de transmediale.

Cette œuvre ne parle pas directement d’exoplanètes, mais sa méthode est essentielle : elle part d’un environnement chimiquement inédit, construit l’Umwelt de chaque organisme, puis imagine les sens et les organes qui lui permettraient d’y vivre. Elle constitue presque un manuel artistique d’exobiologie spéculative.
9.8 Des institutions où art et astrobiologie travaillent ensemble
Le programme SETI Artist in Residence relie désormais directement artistes et chercheurs. Sa résidence Speculative Life associe bioart, astrobiologie, biologie synthétique et réflexion éthique sur la définition du vivant. Des artistes comme Amy Karle, Eduardo Kac, Dorotea Dolinšek, Joel Ong, Liquifer/Barbara Imhof et Marta de Menezes y sont invités à produire des projets de recherche-création.
Ces programmes marquent une évolution importante : l’artiste n’intervient plus seulement après la science pour illustrer un résultat. Il ou elle entre dans le processus de recherche, formule des expériences, matérialise des hypothèses et met en évidence les choix culturels cachés dans nos définitions de la vie.
9.9 Ce que cet atlas apporte à A.L.I
- Commencer par le milieu : une forme devient crédible lorsque gravité, énergie, chimie et temporalité la contraignent.
- Construire des relations : le réseau trophique, la symbiose et la communication comptent davantage que la silhouette isolée.
- Rendre les hypothèses visibles : chaque couleur, organe ou comportement devrait pouvoir être relié à une proposition testable ou explicitement spéculative.
- Varier l’échelle de l’individu : l’être peut être cellule, colonie, nuage, écosystème ou architecture vivante.
- Inclure l’observateur : nos instruments, nos habitudes narratives et notre désir de rencontrer un interlocuteur humanoïde déforment ce que nous sommes prêts à reconnaître.
L’objectif d’A.L.I ne serait donc pas de produire « la bonne image » d’un extraterrestre. Il serait de créer un atelier de mondes comparables où chaque représentation garde la trace de ses contraintes, de ses sources et de ses incertitudes.
10. Hypothèse A.L.I : une grammaire évolutive avant les mots
Si deux civilisations ne partagent ni sens, ni corps, ni référents, elles pourraient néanmoins reconnaître un processus de variation et de sélection. A.L.I propose de tester une grammaire évolutive composée non de noms, mais de transformations :
- émettre plusieurs motifs proches mais non identiques ;
- laisser le récepteur sélectionner ou amplifier certains motifs ;
- réémettre des descendants modifiés des motifs retenus ;
- faire varier progressivement les contraintes ;
- observer si une convention stable émerge sans dictionnaire préalable.
Le message ne dirait pas encore « bonjour ». Il montrerait : je peux varier, retenir, apprendre et transformer ma réponse selon la tienne. La reconnaissance mutuelle porterait d’abord sur une capacité d’adaptation.
11. Projet : le Jardin exodarwinien
Cette hypothèse peut devenir une installation et un programme de recherche artistique. Une salle accueille plusieurs « planètes » simulées. Chacune possède ses propres lois : gravité, viscosité du milieu, énergie disponible, vitesse du temps, portée des sens et coût d’émission d’un signal. Des organismes numériques simples y naissent avec des capteurs, une mémoire transmissible et des moyens de produire lumière, vibration ou mouvement.
Le public ne commande pas les organismes. Il modifie leur environnement : obscurcir une zone, raréfier une ressource, créer un courant, ralentir le temps. Les populations évoluent et les signaux qui améliorent leur coordination se transmettent. Un même problème est lancé sur plusieurs planètes afin d’observer si des solutions convergent.
| Module | Fonction | Donnée conservée |
|---|---|---|
| Physique | Définit espace, énergie, gravité, fluides et temporalité | Contraintes de chaque monde |
| Génome abstrait | Encode capteurs, comportements et signaux sans imiter l’ADN | Lignées et mutations |
| Écologie | Distribue ressources, risques et relations | Réseaux de coopération et de prédation |
| Traduction | Transforme les signaux en lumière, son et vibration | Ce que chaque traduction perd |
| Archive | Permet de rejouer une planète avec une seule différence | Convergences et bifurcations |
Une règle serait impérative : conserver aussi les lignées disparues et les signaux qui ont échoué. Sans cette mémoire négative, l’installation raconterait après coup une marche triomphale vers l’intelligence. Or l’évolution est faite d’impasses, de catastrophes, de bricolages et de formes parfaitement viables qui n’aboutissent à aucune technologie.
12. Quatre expériences de pensée
Rejouer le même monde
On lance cent fois les mêmes conditions initiales avec une infime variation aléatoire. Si les mêmes canaux de communication reviennent, ils sont fortement contraints ; s’ils divergent, l’histoire domine.
Une vie sans individus
On interdit toute frontière permanente entre organismes. La mémoire circule dans un réseau et les unités fusionnent continuellement. À quoi ressemble alors une adresse, une intention ou un mensonge ?
Un message plus lent que les civilisations
Chaque échange dure plus longtemps que la vie de l’émetteur. La conversation ne peut être portée que par une institution, un génome, une archive ou un rituel transmissible. Le véritable interlocuteur devient une lignée.
Le récepteur est l’écosystème
Un signal n’est pas décodé par un cerveau mais modifie légèrement les relations d’un milieu. La réponse apparaît des années plus tard sous la forme d’une nouvelle distribution d’espèces. Sommes-nous capables de reconnaître cette réponse comme un langage ?
13. Limites et objections
- Un seul exemple : toute prétention à l’universalité part de la vie terrestre.
- La sélection n’explique pas l’origine : elle agit lorsque variation et transmission existent déjà.
- Tout changement n’est pas évolution : une dynamique peut être complexe sans héritage ni reproduction différentielle.
- Le progrès est une illusion rétrospective : l’adaptation est locale et peut conduire à la simplification.
- Le vocabulaire peut coloniser l’inconnu : « individu », « espèce », « intelligence » et « message » sont peut-être des catégories trop terrestres.
Conclusion : chercher les verbes avant les formes
L’exodarwinisme ne nous autorise pas à dessiner avec certitude les habitants d’une autre planète. Il offre une méthode plus exigeante : chercher les contraintes, les héritages, les variantes et les relations qui rendent une forme possible. Il remplace la galerie de monstres par une histoire naturelle hypothétique.
Pour A.L.I, son apport principal est de rappeler qu’un langage n’apparaît pas hors sol. Il est façonné par un corps, un milieu, des partenaires, des dangers et une durée. Avant de traduire les mots d’un autre monde, il faudra peut-être reconnaître ses verbes les plus anciens : persister, varier, transmettre, coopérer, tromper, apprendre. Le premier langage universel ne serait alors ni les mathématiques ni la musique, mais la capacité d’une forme à devenir autre sans perdre toute mémoire d’elle-même.
Sources scientifiques et prolongements
- CNRS Le journal, « Charles Darwin : de l’origine d’une théorie ».
- Collège de France, « Dynamique et évolution de la biodiversité et des écosystèmes ».
- CNRS Le journal, dossier Exobiologie.
- CNRS Le journal, « Revisiter la question du vivant ».
- Levin et al., « Darwin’s Aliens », Oxford University Research Archive.
- Richard Dawkins, « Universal Darwinism », Cambridge University Press.
- NASA Astrobiology, définition, origine, évolution et distribution de la vie.
- NASA Astrobiology, biosignatures agnostiques.
- Nature Astronomy, « Using exoplanets to test the universality of biology ».
- Carl Sagan et Edwin Salpeter, « Particles, Environments, and Possible Ecologies in the Jovian Atmosphere ».
