En 1960, le mathématicien Hans Freudenthal publie Lincos: Design of a Language for Cosmic Intercourse. Son ambition est vertigineuse : construire une langue qu’un destinataire extraterrestre pourrait apprendre sans dictionnaire, sans traduction préalable et sans partager aucune langue terrestre.
Lincos, contraction de lingua cosmica, n’est pas un simple code chiffré. C’est un enseignement transmis par radio. Le message doit d’abord montrer comment il fonctionne, puis utiliser les notions acquises pour introduire des idées plus complexes. Un destinataire n’a véritablement compris la langue que lorsqu’il devient capable d’opérer avec elle : calculer, répondre, corriger, comparer. Pour A.L.I, Lincos constitue un précédent majeur parce qu’il déplace la question du contact : le premier message ne devrait peut-être rien raconter ; il devrait apprendre à apprendre.

1. Hans Freudenthal et le projet d’une langue sans traduction
Hans Freudenthal (1905-1990) est mathématicien, philosophe des sciences et théoricien de l’enseignement. Né en Allemagne, installé aux Pays-Bas, il travaille en topologie et contribue ensuite profondément à la didactique des mathématiques. Ce parcours éclaire Lincos : la question n’est pas seulement de fabriquer des symboles universels, mais d’organiser une progression permettant à un inconnu de reconstruire leur sens.
Le livre annonce un « premier volume ». Il traite des mathématiques, du temps, du comportement et de ce que Freudenthal appelle la conversation. Les domaines de la matière, de la vie et de l’espace devaient être poursuivis dans une suite qui ne paraîtra pas. Cette incomplétude est déjà instructive : les nombres se transmettent plus aisément que la biologie, l’histoire ou une expérience du monde.

2. Commencer ab ovo : le signal comme première leçon
Freudenthal veut commencer ab ovo, « depuis l’œuf », avec le moins possible de désignation directe. Une suite d’impulsions identiques permet d’introduire les nombres naturels : une impulsion, puis deux, puis trois. Des séries d’exemples vrais et faux font ensuite émerger l’égalité, l’inégalité, l’addition ou la multiplication. L’idée n’est pas qu’un signe ressemble naturellement à son sens ; c’est que sa place dans une succession d’exemples finit par contraindre l’interprétation.

Dans la reconstruction proposée par le linguiste Pierre Valore, une séquence telle que 1 + 1 = 10 ∈ Ver est opposée à 1 + 1 = 11 ∈ Fal. Ver et Fal fonctionnent comme vrai et faux. Le destinataire doit inférer simultanément les nombres, les opérateurs, l’égalité et l’évaluation de l’énoncé. La méthode est puissante, mais elle ne supprime pas toute hypothèse : elle suppose qu’une intelligence cherche des régularités et privilégie une interprétation mathématique plutôt qu’acoustique, esthétique ou rituelle.
3. Une langue qui fabrique ses propres unités
Lincos utilise des signaux radio dont la durée et la longueur d’onde peuvent varier. Le médium sert donc aussi de règle. Après avoir enseigné les nombres et les relations, le protocole peut définir une unité temporelle à partir d’une impulsion étalon : Dur —— = Sec a. La durée physique du message devient un objet du message.
Ce geste est décisif pour A.L.I. Le sens n’est pas entièrement extérieur au canal : fréquence, durée, silence et répétition participent à la grammaire. Mais cette richesse produit aussi une ambiguïté. Une pause peut séparer deux signes, deux phrases ou deux séquences pédagogiques. Ce que l’émetteur traite comme ponctuation peut être interprété comme une donnée. Une langue cosmique doit donc expliquer non seulement ses symboles, mais aussi ses blancs.
4. De l’équation à la conversation
Le saut le plus audacieux de Lincos intervient lorsque Freudenthal quitte l’arithmétique pour mettre en scène des interlocuteurs. Des noms conventionnels, comme Ha et Hb, désignent les agents. L’ordre des éléments apprend progressivement qui parle, à qui, et sous quelle forme.
Un échange simplifié peut être lu ainsi :
Ha Inq Hb ?x 2x = 5Hb Inq Ha 5/2Ha Inq Hb Ben
Ha adresse à Hb une question portant sur la valeur de x. Hb répond. Ha évalue la réponse par Ben, « bien ». La langue distingue ainsi Ver/Fal, qui concernent la vérité d’une proposition, de Ben/Mal, qui évaluent une réponse ou une conduite. Une scène sociale apparaît à l’intérieur d’un flux radio.

Cette progression ouvre la possibilité d’enseigner le savoir, l’ignorance, le désir, l’attente, la promesse ou le jeu. Elle révèle aussi un seuil : dès que Ben et Mal apparaissent, le langage ne décrit plus seulement un monde ; il propose une norme. Ce qui semble « bon » à l’émetteur pourrait n’avoir aucun équivalent chez le destinataire.

5. Ce que Lincos suppose déjà
Une langue sans langue commune ne peut jamais partir de rien. Lincos suppose au moins un destinataire capable de segmenter un signal, de mémoriser des exemples, de comparer des séquences, de rechercher une cohérence, de distinguer répétition et variation et d’accepter qu’un émetteur tente de lui enseigner quelque chose.
Les principales limites apparaissent alors :
- Une logique peut ne pas être unique. Même si l’arithmétique décrit des invariants, les signes choisis et la manière d’inférer leur sens restent conventionnels.
- Le nombre d’exemples nécessaires est inconnu. Ce qui paraît évident après trois répétitions à un humain peut demander cent exemples, ou ne jamais devenir évident à une autre cognition.
- Le canal est bruité et unidirectionnel. À l’échelle interstellaire, l’enseignant ne voit pas l’élève hésiter et ne peut ajuster immédiatement sa leçon.
- Le passage au vivant et à la culture est fragile. Une équation peut être vérifiée localement ; une notion comme organisme, justice, peur ou histoire dépend d’expériences situées.
- Le destinataire reste anthropomorphisé. Freudenthal reconnaît lui-même que son projet présuppose chez l’autre des états mentaux et des expériences comparables aux nôtres.
Les critiques contemporaines ne rendent pas Lincos inutile. Elles montrent au contraire sa fonction expérimentale : chaque difficulté localise un présupposé humain que le protocole prenait pour une évidence.
6. Héritages : de Lincos à l’astrolinguistique
Lincos est généralement présenté comme la première tentative systématique de langue destinée à la communication interstellaire. Des messages ultérieurs, notamment les Cosmic Call de 1999 et 2003, ont repris l’idée d’un préambule pédagogique mathématique, sans reproduire intégralement la langue de Freudenthal. En 2013, l’astronome et informaticien Alexander Ollongren publie Astrolinguistics, qui prolonge l’ambition d’un langage fondé sur la logique tout en abordant la musique, le comportement et des annotations plus complexes.
La recherche moderne insiste davantage sur la robustesse, la théorie de l’information, l’interaction et la pluralité des interprétations. Le problème n’est plus seulement « comment encoder ce que nous savons ? », mais « comment permettre à l’autre de tester qu’il a compris ? ».
7. Hypothèse A.L.I : une Lincos plurielle
A.L.I pourrait reprendre le principe pédagogique de Freudenthal tout en abandonnant l’idée d’une progression unique. Une Lincos plurielle transmettrait plusieurs hypothèses de lecture en parallèle. Chaque symbole nouveau serait accompagné de contre-exemples, de redondances dans plusieurs médiums et d’épreuves demandant au récepteur de transformer le message.
Protocole 1 — La preuve de décodage
Le destinataire ne doit pas seulement répéter une séquence. Il doit produire une réponse nouvelle : compléter une série inconnue, corriger volontairement une erreur ou traduire une relation vers un autre rythme. Comprendre devient une action vérifiable.
Protocole 2 — Le message multimodal
La même relation est encodée en impulsions radio, lumière, image, son et mouvement. Aucun canal n’est présenté comme la langue véritable. Leur intersection permet de distinguer la structure du support et d’accueillir des biologies perceptives différentes.
Protocole 3 — L’anti-dictionnaire
Pour chaque signe, le message conserve plusieurs interprétations possibles et indique quelles observations permettraient de les départager. La langue ne cache plus son ambiguïté : elle l’encode comme une partie de la conversation.
8. Une machine à enseigner avant d’être un langage universel
Lincos n’est probablement pas une langue universelle achevée. C’est mieux : une machine conceptuelle qui oblige l’humanité à rendre visibles les étapes par lesquelles elle transforme un signal en monde partagé. Elle rappelle que communiquer avec une intelligence inconnue ne consiste pas à envoyer un dictionnaire dans le vide, mais à construire une situation d’apprentissage sans professeur présent, sans corps commun et peut-être sans réponse avant des décennies.
Soixante-six ans après sa publication, Lincos reste une base de travail concrète pour A.L.I. Elle nous donne une méthode, un exemple et un avertissement : nous pouvons enseigner une clé dans le message, mais nous ne pouvons jamais garantir que l’autre ouvrira la même porte.
Références et prolongements
- Hans Freudenthal — Lincos: Design of a Language for Cosmic Intercourse, texte original, 1960.
- Pierre Valore — « Ce qui ne va pas avec la langue LINCOS », Cahiers de l’ILSL, 2019.
- NASA — Archaeology, Anthropology, and Interstellar Communication, analyse des présupposés culturels du contact.
- Goldreich, Juba et Sudan — A Theory of Goal-Oriented Communication, annexe critique consacrée à Lincos.
- Alexander Ollongren — Astrolinguistics, Springer, 2013.
- Hans Freudenthal — “Towards a Cosmic Language”, Cosmic Search.
- Lincos — repères encyclopédiques en français.
