


Transmettre absolument ne signifie pas seulement inscrire un message dans une matière résistante. Il faut aussi transmettre les conditions de sa lecture. La pierre de Rosette et le Linéaire B offrent deux modèles complémentaires : l’une rend une écriture inconnue accessible grâce à un sens déjà connu ; l’autre est déchiffré sans texte bilingue, par l’analyse patiente des structures, puis par une prédiction vérifiée sur un document indépendant. Les Stèles binaires de David Guez déplacent ce problème vers notre présent : comment faire survivre un code, son lecteur et sa mémoire au-delà des machines qui l’ont produit ?
1. Pierre de Rosette : transmettre le même sens sous trois formes
Découverte en 1799, la pierre de Rosette porte un décret sacerdotal promulgué en 196 avant notre ère (Ptolémée V). Le texte est inscrit en hiéroglyphes, en démotique et en grec ancien. La pierre n’est donc pas un dictionnaire, mais un dispositif d’équivalence : trois systèmes graphiques donnent accès à un même événement politique et rituel.
Son efficacité repose sur une asymétrie décisive. Le grec est lisible ; les écritures égyptiennes ne le sont plus. Le sens connu sert d’ancrage à la forme inconnue. Thomas Young identifie des valeurs phonétiques dans les cartouches royaux. Jean-François Champollion compare ensuite des noms tels que Ptolémée, Cléopâtre et Ramsès, puis mobilise sa connaissance du copte pour comprendre que l’écriture hiéroglyphique associe signes phonétiques, déterminatifs et idéogrammes. La Lettre à M. Dacier, lue en 1822, marque le basculement.
La leçon pour A.L.I est claire : une répétition seule ne suffit pas. Une bonne pierre de Rosette fabrique des équivalences contrôlables entre plusieurs régimes de signes. Elle permet au lecteur d’isoler ce qui demeure identique lorsque le support, la langue ou l’échelle changent.
2. Linéaire B : déchiffrer sans pierre bilingue
Le Linéaire B présentait une difficulté inverse. Les tablettes mises au jour par Arthur Evans à Cnossos à partir de 1900 ne donnaient aucune traduction parallèle. Evans pensait même que leur langue n’était pas grecque. Le déchiffrement a donc commencé non par le sens, mais par la forme.
Emmett Bennett établit un inventaire rigoureux d’environ quatre-vingt-sept signes syllabiques. Alice Kober classe des milliers d’occurrences sur fiches, observe les répétitions et repère des groupes de signes partageant des terminaisons variables. Ses « triplets » montrent que la langue est fléchie et permettent de construire une grille de relations avant même de savoir prononcer les signes. Michael Ventris reprend cette architecture, teste l’hypothèse du grec mycénien et attribue progressivement des valeurs phonétiques à la grille.

3. PY Ta 641 : la preuve par une prédiction indépendante
En 1952, la tablette PY Ta 641, découverte à Pylos par l’équipe de Carl Blegen, apporte une vérification spectaculaire. Elle associe des idéogrammes de récipients à des groupes syllabiques. La lecture ti-ri-po-de, comprise comme une forme de « trépied », correspond aux objets inventoriés. Le système ne fonctionne donc pas seulement sur les exemples qui ont servi à le construire : il produit une lecture pertinente sur une pièce extérieure au raisonnement initial.
C’est un critère majeur. Un déchiffrement solide ne doit pas simplement fabriquer une histoire plausible. Il doit produire des attentes risquées, susceptibles d’échouer, puis être confirmé par de nouvelles données. Le Linéaire B devient ainsi un modèle de déchiffrement par la structure et la prédiction.
4. Deux méthodes, une même exigence
La pierre de Rosette et le Linéaire B ne sont pas les deux seuls déchiffrements de l’histoire : le cunéiforme et l’écriture maya ont eux aussi été reconstruits. Ils constituent toutefois deux cas paradigmatiques et particulièrement utiles pour A.L.I. Ils rappellent aussi que personne ne déchiffre depuis un vide absolu. Champollion possède le grec et le copte ; Ventris travaille sur une langue humaine, dans un monde d’objets, de nombres et d’administrations partiellement reconnaissable.
5. Ce qui résiste encore
Le Linéaire A, l’écriture de l’Indus, le rongorongo, le disque de Phaistos ou le manuscrit de Voynich montrent les limites de l’exercice. Un corpus trop court, l’absence de langue apparentée, un système non linguistique ou le manque de contexte peuvent rendre les hypothèses indécidables. Pour une communication interstellaire, la difficulté serait plus radicale encore : il faudrait distinguer le code d’une cognition dont les catégories du monde, du temps et de l’agent pourraient nous être étrangères.
6. Le code n’a jamais été immatériel
Le numérique donne l’impression que l’information flotte hors du monde. Pourtant, chaque bit possède un corps. Sur un disque dur, il correspond à une orientation magnétique ; dans une mémoire flash, à une charge électrique ; sur un disque optique, à une différence de surface ; dans un câble, à une variation de tension ou de lumière. Le binaire ne supprime pas la matière : il la réduit à deux états distinguables.
Cette réduction est sa force. Deux états peuvent être gravés, imprimés, perforés, tissés, éclairés ou joués. Mais elle est aussi son piège. Une pierre couverte de 0 et de 1 peut rester intacte pendant des millénaires tout en devenant parfaitement muette si personne ne sait dans quel ordre lire les signes, comment les regrouper et quelle transformation leur appliquer.

7. Du bit à la lettre : une chaîne de conventions
Un bit ne signifie pas naturellement « oui », « non », « noir », « blanc » ou « vrai », « faux ». Il désigne seulement l’un de deux états. Pour écrire A.L.I en ASCII, une convention informatique largement documentée, il faut déjà connaître la taille des groupes et la table de correspondance :
Ce petit exemple révèle plusieurs étages invisibles : le sens de lecture, le découpage en octets, le choix d’ASCII ou d’UTF-8, puis l’interprétation linguistique des lettres. Pour une image, un son ou un film, il faut encore connaître les dimensions, l’ordre des pixels, la fréquence d’échantillonnage, le conteneur, le codec et parfois une compression. Le fichier n’est donc pas seulement une suite binaire : c’est une suite binaire entourée d’une culture technique.
8. Les Stèles binaires : faire sortir le fichier de la machine
Dans les Stèles binaires, David Guez transfère le code d’œuvres significatives sur des supports non numériques : pierre, mosaïque, papier, et potentiellement bois ou métal. Le geste inverse la logique habituelle. Au lieu de demander à une machine de cacher la matière derrière une interface, il rend visible la structure brute du fichier.
Chaque stèle devient à la fois œuvre, copie et problème. Elle conserve une information, mais expose aussi la fragilité de sa lecture. Le visiteur peut voir le code sans accéder immédiatement à l’œuvre encodée. Cette distance entre présence matérielle et absence perceptible transforme l’archive en énigme.


9. Le Disque dur papier : un livre qui contient un film
Le projet Disque dur papier pousse cette logique vers le livre. Le code binaire intégral d’un film est imprimé sur des centaines de pages. Un programme effectue l’opération inverse : il lit les caractères et reconstruit le fichier. Le livre devient ainsi un support de stockage exécutable, très lent mais inspectable par l’œil.
Une édition de La Jetée de Chris Marker a été réalisé dans le cadre de l'expo Hors Pistes au Centre Pompidou en 2013. Le projet a également encodé Le Voyage dans la Lune de Georges Méliès. Deux films consacrés au temps, à la mémoire et au voyage changent alors de régime : ils ne sont plus seulement projetés, ils deviennent des paysages typographiques susceptibles d’être réactivés.
10. Le manifeste ZERO-UN et le risque d’un âge sombre numérique
Le manifeste ZERO-UN élargit ces œuvres en un programme de recherche sur la conservation. Une archive numérique dépend d’une chaîne fragile : support, alimentation, connectique, système d’exploitation, logiciel, format, droits d’accès et savoir-faire. Une seule rupture peut rendre un fichier intact inutilisable.
Cette inquiétude rejoint la notion de Digital Dark Age : une époque peut produire une masse immense de documents tout en préparant leur illisibilité future. Le manifeste imagine alors des supports naturels, visibles ou biologiques, capables de porter du code hors des infrastructures industrielles. La question n’est pas seulement « combien de temps la matière résiste-t-elle ? », mais « combien de temps le protocole reste-t-il compréhensible ? »
11. Le binaire est-il un langage universel ?
Deux états opposés sont faciles à produire et à détecter. Pour cette raison, le binaire paraît adapté à une communication très lointaine. Une alternance de lumière et d’obscurité, de présence et d’absence, de fréquence haute et basse peut traverser des supports très différents. Mais cette universalité est seulement physique. Elle garantit éventuellement que le destinataire distingue un motif ; elle ne garantit pas qu’il reconnaisse un message.
Une intelligence extraterrestre pourrait percevoir la succession sans concevoir le « bit », ou regrouper les états selon une logique différente. Elle pourrait lire en spirale, en volume, simultanément ou à plusieurs échelles temporelles. Elle pourrait ne pas séparer données et lecteur comme nous le faisons. Le binaire est donc un alphabet minimal possible, pas un sens partagé.
12. Transmettre absolument : une stèle qui enseigne sa propre lecture
Pour devenir un objet de contact, une stèle ne devrait pas seulement conserver une charge utile. Elle devrait contenir une progression qui permette à un lecteur inconnu de découvrir comment la décoder. On peut imaginer sept couches emboîtées :
- Contraste. Répéter deux états clairement distinguables sur plusieurs matériaux et plusieurs échelles.
- Unités. Introduire le comptage par des séries de quantités, puis les nombres premiers pour signaler une organisation intentionnelle.
- Orientation. Donner des cadres-tests qui révèlent le début, la fin, le sens de lecture et les dimensions attendues.
- Correction. Insérer parité, sommes de contrôle et répétitions pour permettre de repérer l’érosion ou les erreurs de copie.
- Table de traduction. Montrer comment les groupes binaires deviennent nombres, positions, niveaux, sons ou couleurs.
- Équivalences. Encoder le même motif sous forme visuelle, sonore, géométrique et rythmique afin de distinguer la structure de son support.
- Archive. Seulement après ces leçons, transmettre le texte, l’image, le son ou le film.
Le résultat n’est plus un simple disque dur. C’est une machine pédagogique sans professeur, conçue pour produire ses propres conditions de lecture.
13. Le bruit comme partie du message
Une archive destinée au temps profond doit supposer la dégradation. Des fragments seront effacés, inversés, déplacés ou mal recopiés. La redondance n’est donc pas du gaspillage : elle est une forme de mémoire. Les télécommunications utilisent déjà des bits de parité et des codes correcteurs d’erreurs. Une stèle pourrait répéter les blocs importants, alterner plusieurs orientations et fournir des exemples volontairement endommagés avec leur correction.
A.L.I pourrait aussi conserver trois états du même objet : le fichier brut, sa représentation lisible et le protocole de conversion. Si l’un des niveaux disparaît, les deux autres continuent de témoigner de la relation.
14. D’autres archives adressées au temps profond
Le Rosetta Project archive des milliers de pages consacrées aux langues humaines sur un disque microscopique lisible par grossissement optique. Memory of Mankind grave des documents sur des tablettes de céramique conservées dans une mine de sel autrichienne. Ces projets comprennent qu’une archive durable doit associer matière résistante, multiplicité des langues, contexte et indice d’utilisation.
Ils montrent aussi une limite politique : toute archive choisit ce qui mérite de survivre. Le support le plus durable ne corrige ni l’oubli organisé ni le point de vue de celui qui sélectionne.
15. Trois dispositifs à fabriquer
Stèle 01 — Lecteur ouvert
Une dalle de pierre ou une mosaïque contient un court fichier non compressé, son propre plan de décodage et une somme de contrôle. Une caméra ordinaire peut lire les cases ; un programme libre affiche chaque étape, du motif photographié jusqu’à l’image ou au son reconstruit. L’installation ne dissimule aucun passage.
Paysage-archive
Le même message est inscrit dans un jardin par des pierres claires et sombres, gravé sur métal et joué par une lumière intermittente. Les trois versions vieillissent différemment. Une observation annuelle mesure la perte et teste les corrections. Le temps devient un co-auteur du code.
Archive interstellaire emboîtée
Un signal radio transmet d’abord des exercices de reconnaissance, puis un mini-décodeur décrit par ses entrées et sorties, enfin une archive. Le destinataire ne prouve pas sa compréhension en répétant le message, mais en produisant une transformation imprévue et vérifiable. Cette proposition rejoint les recherches A.L.I sur le Ghostbook et sur la programmation quantique au-delà du binaire.
16. Que faut-il sauver ?
Une stèle destinée à un futur humain ou non humain ne peut pas être seulement triomphale. Elle devrait archiver plusieurs langues, des contradictions, des erreurs, des récits minoritaires et les conditions historiques de sa fabrication. Sans cela, elle conserverait peut-être nos données mais perdrait notre pluralité.
L’enjeu artistique est alors décisif. Une œuvre ne promet pas seulement de préserver une information utile ; elle rend perceptible la distance entre une trace et son interprétation. Elle accepte qu’un message survive sans être immédiatement compris, et transforme cette attente en espace de rencontre.
17. Conclusion : laisser une clé, pas seulement une empreinte
Le binaire offre une grammaire matérielle minimale : deux états, une succession, une possibilité de copie. Il peut quitter la machine, entrer dans la pierre, le papier, la lumière ou le paysage. Mais la durée physique ne suffit pas. Une archive véritablement adressée doit préserver son mode d’emploi, ses contrôles, ses ambiguïtés et la possibilité qu’un lecteur la comprenne autrement que nous.
L’hypothèse des stèles binaires propose ainsi un renversement pour A.L.I : au lieu de chercher seulement le signal le plus puissant, fabriquer le message qui demeure assez longtemps et se montre assez patiemment pour apprendre à l’autre comment nous lire.
Références et prolongements
