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Idée de projet

Multivers : origines, mondes parallèles et passages entre univers

Du décentrement copernicien aux mondes quantiques d’Everett, de l’inflation éternelle au paysage des cordes, le multivers déplace la question du contact : et si l’altérité la plus radicale ne venait pas d’une autre planète, mais d’un autre univers ?

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Le multivers n’est pas seulement une idée spectaculaire de science-fiction. C’est une forme extrême du décentrement : après avoir cessé de placer la Terre au centre du cosmos, après avoir compris que le Soleil n’était qu’une étoile parmi d’autres, après avoir admis que notre galaxie n’était qu’une galaxie parmi des milliards, l’hypothèse du multivers propose un dernier déplacement : notre univers lui-même pourrait n’être qu’un cas local, une bulle, une branche, une solution parmi d’autres.

Pour A.L.I, cette hypothèse change la nature du contact. L’intelligence non humaine ne serait plus seulement située ailleurs dans notre espace. Elle pourrait être séparée par une frontière cosmologique, une branche quantique, une géométrie inaccessible, une différence de constantes physiques, ou un niveau de réalité dont nos instruments ne perçoivent qu’une trace indirecte. Le langage du contact deviendrait alors un langage de passage : comment reconnaître un signe venu d’un monde qui ne partage peut-être ni notre espace, ni notre temps, ni nos lois ?

Everything Everywhere All at Once et les vies alternatives
Everything Everywhere All at Once : le multivers comme expérience intime des doubles, des choix non vécus et des lignes de vie alternatives. Image fournie pour le projet A.L.I.
Fond diffus cosmologique
Fond diffus cosmologique : l’une des surfaces observables les plus anciennes de notre univers. Image : Wikimedia Commons / données cosmologiques.

Du monde centré au monde décentré

L’histoire du multivers commence avant le mot. Elle commence avec la perte progressive du centre. Dans l’Antiquité, certaines traditions imaginent déjà une pluralité de mondes : Démocrite, Épicure et Lucrèce pensent des mondes innombrables dans un cosmos sans centre absolu. Mais l’Europe médiévale et aristotélicienne installe longtemps la Terre dans une architecture ordonnée, hiérarchisée, close.

Le geste copernicien, au XVIe siècle, déplace la Terre : elle n’est plus le centre autour duquel tout tourne. Galilée, avec la lunette astronomique, rend visible cette décentration : montagnes lunaires, satellites de Jupiter, phases de Vénus. Le ciel cesse d’être une sphère parfaite et devient un espace d’observation. Giordano Bruno ira plus loin, imaginant une infinité de mondes habités. Cette hypothèse, longtemps métaphysique, deviendra progressivement une question astronomique, puis cosmologique.

Nicolas Copernic
Nicolas Copernic : le décentrement héliocentrique ouvre la longue histoire moderne des pluralités cosmiques. Image : Wikimedia Commons.
Galilée par Justus Sustermans
Galilée, par Justus Sustermans, 1636 : la lunette transforme la cosmologie en enquête instrumentale. Image : Wikimedia Commons.

La pluralité des mondes avant le multivers

Avant que la physique moderne parle de multivers, la littérature et la philosophie parlent de mondes. Fontenelle publie en 1686 les Entretiens sur la pluralité des mondes, où l’hypothèse d’autres mondes devient conversation, pédagogie et imagination. Cyrano de Bergerac imagine des voyages vers la Lune et le Soleil. Plus tard, Camille Flammarion popularise une vision habitée de l’univers. La pluralité des mondes est d’abord une révolution de l’imaginaire : accepter que notre monde ne soit pas le seul théâtre possible.

Cette histoire est importante pour A.L.I : chaque saut cosmologique produit aussi un saut de langage. Quand la Terre cesse d’être centrale, il faut inventer une autre grammaire du lieu. Quand la galaxie devient une parmi d’autres, il faut penser les distances, les signaux, les délais. Quand l’univers devient peut-être un parmi d’autres, il faut penser une sémiologie de l’inaccessible.

Quatre familles de multivers

Le mot multivers recouvre plusieurs hypothèses très différentes. Il faut les distinguer pour éviter de confondre poésie cosmique et modèle scientifique.

FamillePrincipeStatut
Multivers astronomiqueL’espace pourrait être beaucoup plus vaste que l’univers observable ; d’autres régions auraient des histoires différentes.Extension plausible de la cosmologie, mais au-delà de l’horizon observable.
Inflation éternelleDes bulles d’univers naissent dans un processus inflationnaire qui ne s’arrête jamais partout à la fois.Issue de certains modèles d’inflation ; spéculative mais discutée en cosmologie.
Mondes multiples quantiquesSelon Everett, chaque mesure quantique correspond à une ramification de l’état global.Interprétation de la mécanique quantique ; pas un espace parallèle classique.
Paysage des cordes / branesDifférentes compactifications ou configurations pourraient produire des lois physiques variées.Hypothèse théorique liée à la gravité quantique et aux cordes.

Everett : le multivers comme ramification

En 1957, Hugh Everett III propose une lecture radicale de la mécanique quantique : la fonction d’onde universelle ne s’effondre pas lors d’une mesure ; elle continue d’évoluer, et ce que nous appelons résultat correspond à une branche de cette évolution. Dans cette interprétation, il n’y a pas un seul monde où une possibilité devient réelle, mais une structure où les possibilités se déploient.

Ce multivers n’est pas un ensemble de planètes parallèles où l’on pourrait simplement voyager. Il est plutôt une architecture de branches qui ne communiquent plus entre elles une fois décohérées. Pour A.L.I, l’enjeu serait alors : un message entre branches est-il impossible par principe, ou peut-on imaginer des traces indirectes, des interférences, des seuils où la séparation n’est pas encore totale ? La physique actuelle ne permet pas d’envoyer un message vers une branche décohérée. Mais conceptuellement, le multivers d’Everett fait du langage un problème de sélection : chaque observation est une phrase écrite dans une branche, tandis que les autres phrases deviennent inaccessibles.

Les doubles de nous-mêmes : que deviennent les choix non vécus ?

L’une des conséquences les plus troublantes du multivers, surtout dans ses versions quantiques et fictionnelles, est l’idée qu’il existerait des doubles de nous-mêmes : non pas seulement des copies identiques, mais des variations. Un soi qui a pris une autre décision, un soi qui n’a pas rencontré la même personne, un soi qui a suivi une autre trajectoire, un soi qui vit dans une branche où un événement infime a déplacé toute l’histoire. Chaque choix deviendrait alors une sorte de carrefour ontologique.

Cette idée touche directement la question du libre arbitre. Si tout ce qui peut arriver arrive quelque part, que signifie choisir ? Dans une lecture déterministe ou everettienne radicale, le choix ne supprimerait pas les autres possibles ; il sélectionnerait seulement la branche dans laquelle une version de nous devient consciente de ce choix. Les autres options ne seraient pas abolies, mais vécues ailleurs par d’autres versions de nous-mêmes. Le libre arbitre ne serait alors plus le pouvoir de réduire le réel à une seule trajectoire, mais l’expérience subjective d’une trajectoire parmi un ensemble de bifurcations.

Pour A.L.I, l’hypothèse la plus fertile est celle-ci : ces doubles pourraient-ils partager quelque chose comme une même nappe de conscience ? Non pas une communication claire, téléphonique, mais des résonances faibles : intuitions, rêves, pressentiments, impressions de déjà-vu, décisions soudaines, images mentales qui semblent venir d’une autre ligne de vie. Ce serait une forme de télépathie multiverselle, non entre deux personnes, mais entre plusieurs versions d’un même sujet distribuées dans des branches différentes.

Scientifiquement, il faut rester prudent : aucune expérience ne montre que des branches décohérées puissent échanger de l’information. Mais comme hypothèse artistique et philosophique, la question est puissante. Elle permet de considérer chaque choix non réalisé comme une archive active. Les vies que nous n’avons pas vécues ne seraient pas seulement perdues ; elles formeraient un champ de possibles avec lequel notre conscience pourrait entretenir des rapports obscurs.

Un protocole A.L.I pourrait consister à écrire une décision importante, puis à produire ses alternatives comme autant de doubles narratifs. Chaque double générerait un texte, une image, une phrase, une fréquence sonore. L’installation ferait entendre ces lignes de vie simultanées, comme si le sujet recevait les messages de ses autres trajectoires. Le langage du multivers ne serait plus seulement cosmologique ; il deviendrait intime. Il poserait cette question : si nos autres choix existent quelque part, peuvent-ils encore nous parler ?

Inflation éternelle : des bulles d’univers

L’inflation cosmique, développée notamment par Alan Guth, Andrei Linde et d’autres, propose une expansion extrêmement rapide de l’univers très primordial. Dans certains modèles, cette inflation est éternelle : elle cesse localement dans certaines régions, formant des univers-bulles, tandis qu’elle continue ailleurs. Chaque bulle pourrait avoir des propriétés différentes, et notre univers observable serait l’intérieur d’une de ces bulles.

Chronologie cosmique
Chronologie cosmique : du Big Bang chaud aux grandes structures. Image : NASA / WMAP / Wikimedia Commons.

Cette hypothèse a inspiré des recherches sur des traces possibles de collisions entre bulles dans le fond diffus cosmologique. À ce jour, aucune preuve décisive n’a été trouvée. C’est un point crucial : le multivers est une idée puissante, mais sa testabilité reste l’un de ses problèmes les plus discutés. Une hypothèse qui ne produit aucune observation possible risque de devenir métaphysique. À l’inverse, chercher des signatures, même négatives, transforme le multivers en programme de recherche.

Paysage des cordes, dimensions et géométries cachées

Dans certaines versions de la théorie des cordes, les dimensions supplémentaires doivent être compactifiées selon des géométries complexes. Le nombre de solutions possibles pourrait être immense. Leonard Susskind a popularisé l’idée d’un landscape, un paysage de vides possibles, où différentes régions ou univers pourraient avoir des constantes physiques différentes. Brian Greene, dans The Hidden Reality, a proposé une synthèse accessible des grandes familles de multivers.

Variété de Calabi-Yau
Forme de Calabi-Yau : image emblématique des géométries compactifiées dans certaines théories des cordes. Image : Wikimedia Commons.

Ici, le passage entre univers devient un passage entre régimes de lois. Un autre univers ne serait pas seulement ailleurs ; il pourrait être construit avec une autre valeur de constante cosmologique, une autre structure de particules, une autre topologie. Communiquer avec lui supposerait de traduire non seulement un message, mais les conditions mêmes de la lisibilité.

Littérature, poésie, fictions de bifurcation

La littérature a souvent précédé la physique dans l’imagination des mondes multiples. Borges, dans Le Jardin aux sentiers qui bifurquent, décrit une structure où tous les choix coexistent dans des ramifications temporelles. Lewis Carroll joue avec des passages logiques et dimensionnels. Dante traverse des architectures cosmiques qui ne sont pas des multivers scientifiques mais des mondes ordonnés selon des lois symboliques. La poésie moderne, de Mallarmé à Michaux, ouvre aussi des espaces où le langage ne décrit plus seulement un monde : il produit des mondes possibles.

La science-fiction a ensuite donné au multivers une puissance narrative immense : Philip K. Dick interroge les réalités instables ; Michael Moorcock développe un multivers littéraire ; Ursula K. Le Guin pense des mondes comme expériences anthropologiques ; Greg Egan radicalise les mondes mathématiques et les réalités alternatives. Le multivers devient un laboratoire de variations : que devient une identité lorsqu’elle existe dans plusieurs versions ? Que devient une mémoire lorsque plusieurs histoires incompatibles sont également réelles ?

Cinéma : la traversée comme image

Le cinéma a transformé le multivers en expérience sensible. Everything Everywhere All at Once fait du multivers une crise de l’attention et de l’identité. Spider-Man: Into the Spider-Verse donne une forme graphique aux réalités superposées. Doctor Strange in the Multiverse of Madness utilise le multivers comme espace magique et cosmologique. Coherence imagine une bifurcation intime et presque domestique. Interstellar, sans être un film de multivers au sens strict, met en scène l’idée d’un passage par une structure dimensionnelle supérieure.

Ces films montrent que la question du passage est toujours aussi une question de langage : comment reconnaître une version de soi ? Comment communiquer avec un monde dont la continuité diffère ? Comment transmettre une information quand le contexte qui donne sens à cette information change d’univers en univers ?

Champ ultra profond de Hubble
Champ ultra profond de Hubble : une image qui rappelle que la pluralité cosmique commence déjà dans notre univers observable. Image : NASA / ESA / Wikimedia Commons.

Passages potentiels : science, limites, spéculations

Les passages entre univers sont aujourd’hui hautement spéculatifs. Plusieurs scénarios existent dans la littérature scientifique ou semi-spéculative, mais aucun ne constitue une technologie de passage.

  • Trous de ver : solutions de la relativité générale reliant deux régions de l’espace-temps, mais leur stabilité nécessiterait des conditions exotiques.
  • Collision de bulles : dans certains modèles d’inflation éternelle, deux univers-bulles pourraient laisser une signature dans le rayonnement fossile.
  • Branes : dans des cosmologies inspirées des cordes, notre univers pourrait être une brane ; une interaction avec une autre brane pourrait produire des effets cosmologiques.
  • Trous noirs et univers-bébés : certains modèles envisagent que des trous noirs puissent être associés à la naissance d’autres régions d’espace-temps.
  • Passages informationnels : même sans transport de matière, on peut imaginer des signatures statistiques, corrélations ou anomalies indiquant une interaction entre régimes de réalité.

Dans tous les cas, A.L.I doit rester prudent : le passage matériel entre univers n’est pas démontré. Mais l’hypothèse est utile pour penser les conditions minimales d’une communication extrême. Un message inter-univers devrait survivre à une différence de lois, de constantes, de dimensions, de temporalités. Il faudrait donc viser des structures très fondamentales : relations, symétries, nombres, topologies, invariants.

Hypothèse A.L.I : un langage d’invariants

Si un message devait passer entre univers, il ne pourrait peut-être pas reposer sur une langue, une chimie ou même une physique identique. Il devrait s’appuyer sur ce qui traverse les modèles : rapports, motifs, structures mathématiques, transformations. Un langage multiversel serait moins un alphabet qu’un ensemble d’invariants reconnaissables malgré le changement de monde.

On peut imaginer un protocole artistique et scientifique :

  1. Construire une bibliothèque de motifs invariants : nombres premiers, symétries, graphes, nœuds, topologies, suites compressibles.
  2. Simuler plusieurs univers avec des règles différentes : dimensions, vitesses limites, constantes, géométries.
  3. Tester quels motifs restent reconnaissables d’un univers simulé à l’autre.
  4. Créer une installation où le public voit un message se déformer selon des lois variables, jusqu’à ne conserver que son squelette relationnel.
  5. Demander à une IA de reconstruire le message initial à partir de ses projections dans plusieurs mondes incompatibles.
Univers observable en échelle logarithmique
Univers observable en échelle logarithmique : une cartographie des distances qui rappelle que toute observation dépend d’une échelle de représentation. Image : Pablo Carlos Budassi / Wikimedia Commons.

Conclusion : l’autre au-delà du cosmos

Le multivers est peut-être vrai, peut-être indémontrable, peut-être seulement une conséquence mathématique de modèles encore incomplets. Mais il agit déjà comme une machine philosophique : il pousse l’altérité au-delà de la planète, au-delà de la galaxie, au-delà même de notre univers observable. Il oblige à penser que le contact pourrait ne pas être seulement une rencontre dans l’espace, mais une traduction entre réalités.

Pour A.L.I, le multivers devient une frontière poétique et scientifique. Il ne s’agit pas d’affirmer que nous passerons demain d’un univers à l’autre. Il s’agit de préparer des formes capables de penser ce cas limite : un langage qui ne dépendrait plus d’un monde unique, mais d’une structure assez profonde pour rester lisible quand le monde change.

Sources et pistes