La Pierre de Rosette est le rêve de tout déchiffrement : un même décret, trois écritures, et une langue connue qui finit par donner prise aux autres. Voynich, le Linéaire A et le rongorongo désignent l'expérience inverse. Ici, la clé manque, ou elle est trop brisée pour être reconnue. Ces écritures ne sont pas seulement des énigmes : elles sont des modèles concrets pour penser ce qui arrive à un message lorsque son monde d'origine a disparu.
Pour A.L.I, leur intérêt dépasse la curiosité historique. Un signal venu d'ailleurs n'aurait probablement ni traduction parallèle, ni dictionnaire, ni communauté disponible pour rectifier nos contresens. Il faudrait d'abord décider si l'on a affaire à une écriture, à une langue, à un code, à une notation, à un faux, ou à un objet rituel dont la fonction n'est pas de dire. Les écritures indéchiffrées sont donc le négatif de notre Pierre de Rosette : elles obligent à travailler sans garantie que la clé arrivera un jour.

1. Une clé est un dispositif, pas un miracle
Le déchiffrement ne commence presque jamais par un éclair de génie solitaire. Il dépend d'un assemblage : un corpus assez vaste, des signes lisibles, une langue apparentée ou connue, des noms propres, des chiffres, des objets figurés, des archives de contexte et, idéalement, une inscription bilingue. La Pierre de Rosette réunissait une part exceptionnelle de ces conditions. Elle rendait possible une comparaison contrôlée entre grec, démotique et hiéroglyphes.
Quand une de ces pièces disparaît, l'incertitude change de nature. Sans connaître la langue, on peut parfois identifier le système graphique sans lire le sens. Sans corpus long, on peut repérer des répétitions sans attribuer de valeurs phonétiques. Sans provenance fiable, une image de poisson, de plante ou d'étoile peut être un mot, un classificateur, une unité comptable, un emblème ou une décoration. La forme se laisse mesurer ; le sens, lui, reste sous-déterminé.
2. Trois absences, trois problèmes différents
Le manuscrit Voynich est un codex illustré conservé à la Beinecke Library de Yale. Ses pages combinent un alphabet non identifié, des plantes improbables, des diagrammes astronomiques ou cosmologiques, des figures humaines et des recettes. Le vélin a été daté au radiocarbone au début du XVe siècle ; cela date le support, non l'acte d'écriture ni l'intention de l'auteur. Il n'existe pas de traduction généralement acceptée. Le problème est donc double : la nature linguistique du texte elle-même demeure discutée.
Le Linéaire A est une écriture de la Crète minoenne, principalement attestée sur des tablettes et documents administratifs de l'âge du Bronze. Il partage des ressemblances graphiques avec le Linéaire B, déchiffré comme une forme ancienne de grec. Cette parenté donne des indices de signes et de nombres, mais elle ne livre pas la langue du Linéaire A. Lire certains signes comme on lit le Linéaire B ne suffit pas : les valeurs proposées produisent rarement des mots identifiables dans une langue connue. Une écriture apparentée peut donc être une fausse clé, utile pour classer mais insuffisante pour traduire.

Le rongorongo désigne les inscriptions gravées sur les tablettes de Rapa Nui. Le corpus survivant est restreint, dispersé et marqué par une histoire coloniale qui a détruit des conditions de transmission. Des séquences, des orientations de lecture et de possibles structures calendaires ont été étudiées ; aucune lecture complète n'est admise par la recherche. Ici, le problème ne consiste pas seulement à attribuer des sons à des glyphes. Il engage la perte d'une chaîne de savoirs et exige de ne pas transformer une culture vivante en simple coffre à énigmes.

3. Ce que les méthodes peuvent établir sans traduire
Ne pas déchiffrer n'est pas ne rien savoir. La paléographie décrit les mains, les corrections, les ductus et les supports. La statistique mesure la fréquence des signes, leur position, leurs voisinages et la longueur des séquences. La codicologie suit les cahiers, l'encre et l'ordre matériel des pages. L'archéologie compare la provenance, les objets associés et les usages administratifs. Ces disciplines ne doivent pas être traitées comme des étapes inférieures à la traduction : elles constituent un savoir positif sur les conditions de production du document.
Dans le Voynich, des analyses computationnelles ont notamment étudié la distribution des graphèmes, les variations de mise en page et l'hypothèse de plusieurs mains. Elles peuvent signaler une régularité, une partition thématique ou un geste de scribe. Elles ne prouvent pas qu'un mot désigne une plante donnée, ni que le texte encode une langue naturelle. Dans le Linéaire A, les formats de tablettes et les idéogrammes permettent d'identifier des pratiques de comptabilité sans restituer toutes les phrases. Pour le rongorongo, la répétition et la disposition des glyphes peuvent suggérer une organisation, mais la prudence est d'autant plus nécessaire que le corpus est court.
4. IA et stylométrie : de bonnes questions, pas une traduction automatique
Les outils d'apprentissage automatique excellent à comparer des formes et à découvrir des régularités dans de grands ensembles. Ils peuvent regrouper des graphèmes, repérer des mains, chercher des segments récurrents ou tester si une hypothèse de segmentation décrit mieux les données qu'une autre. La stylométrie, elle, compare des habitudes de distribution plutôt que des significations : elle peut rapprocher ou distinguer des pratiques graphiques.
Mais une IA n'invente pas la donnée manquante. Un modèle entraîné sur des langues connues a tendance à préférer une explication familière, même lorsqu'elle est fausse. Sur un corpus réduit, plusieurs modèles peuvent donner des interprétations séduisantes et incompatibles. La récente prépublication de Andrew et Noah Steckley sur le Voynich, par exemple, propose d'examiner des indices matériels d'intention scribale : c'est une piste de méthode, non un déchiffrement consensuel. Le bon critère n'est donc pas « l'algorithme a trouvé un motif », mais « le motif prédit-il des faits nouveaux, résiste-t-il à des données non utilisées et peut-il être contesté ? »
5. Le débat Voynich : faux, code, langue inconnue, notation ?
Le Voynich condense une difficulté singulière parce que ses images donnent l'impression d'un livre lisible. Quatre familles d'hypothèses restent en tension : un texte encodant une langue naturelle ; une langue ou un alphabet construit ; une notation non linguistique ; ou une fabrication délibérément trompeuse. Aucune ne dispose d'une démonstration qui produise une traduction reproductible du manuscrit entier. La datation du support restreint le scénario d'un faux moderne, mais ne décide ni du sens des signes ni de la fonction du codex.
Le mot « canular » peut d'ailleurs masquer plusieurs possibilités. Un objet peut avoir une fonction ludique, ésotérique, pédagogique, cryptographique ou performative sans être un simple non-sens. Inversement, une régularité statistique ne suffit pas à prouver une langue. La leçon méthodologique est nette : avant de demander « que dit le texte ? », il faut demander ce que l'on appelle un signe, un mot, un espace, une page et une preuve.
6. Incidences pour les messages interstellaires
Les trois corpus dessinent un anti-manuel du contact. Un message isolé peut être trop court ; une belle image peut ne pas servir de légende ; une similitude formelle peut conduire vers la mauvaise langue ; la disparition de la communauté interprète peut laisser des signes à jamais suspendus. Dans cette perspective, les « stèles binaires » d'A.L.I ne doivent pas seulement être robustes matériellement. Elles doivent intégrer leur propre pédagogie : répétitions contrôlées, transformations vérifiables, relations quantitatives, redondances sur plusieurs supports et tests de réponse.
Un destinataire ne devrait pas avoir à deviner que le message est un message. Il faut rendre visible qu'une séquence varie selon une règle, qu'un symbole est réemployé dans des contextes contrastés, qu'une image se coordonne avec une mesure et que la compréhension peut être vérifiée. Ce n'est pas une assurance de traduction. C'est une manière de réduire le nombre de clés absentes.
7. Hypothèse A.L.I : fabriquer une clé qui se découvre elle-même
Une proposition pour A.L.I serait de concevoir une stèle auto-critique. Elle ne livrerait pas un dictionnaire achevé ; elle mettrait en scène les opérations nécessaires pour le construire. Une première couche montrerait des quantités et des transformations physiques. Une deuxième associerait ces transformations à des configurations visuelles. Une troisième introduirait l'échange, l'erreur et la correction. Enfin, une couche d'archive montrerait que la stèle sait qu'elle peut être lue hors de son monde : elle signalerait ses supports, sa copie et ses limites.
C'est une spéculation, pas un protocole validé. Mais elle déplace l'ambition : au lieu de projeter une langue universelle, créer des conditions de désaccord mesurable. Le destinataire pourrait se tromper, repérer que la prédiction échoue, revenir à une étape antérieure et proposer une autre lecture. Le message ne serait plus une pierre à résoudre une fois pour toutes, mais une machine à organiser des révisions.
Conclusion : apprendre de la clé absente
Voynich, Linéaire A et rongorongo ne sont pas trois versions d'un même silence. Chacun porte une histoire matérielle, linguistique et politique différente. Les réunir ne signifie pas effacer ces différences ; cela permet de comparer les formes prises par l'absence : absence de langue connue, absence de corpus suffisant, absence de contexte transmis, absence de test commun.
Pour A.L.I, la question décisive n'est pas seulement comment écrire à une intelligence non humaine. C'est comment écrire pour que l'absence de clé ne transforme pas l'archive en surface fascinante mais muette. Les écritures jamais déchiffrées ne promettent pas une solution. Elles apprennent à construire des messages qui prévoient leur propre étrangeté.
Références et prolongements
- Yale Library - Beinecke MS 408, manuscrit Voynich numérisé.
- Beinecke Library - description codicologique du manuscrit Voynich.
- Andrew et Noah Steckley - Subtle Signs of Scribal Intent in the Voynich Manuscript, prépublication, 2024.
- Cambridge University - Exploring Writing Systems, dossier sur les écritures dont le Linéaire A.
- Musée archéologique d'Héraklion - tablette de Linéaire A d'Hagia Triada.
- British Museum - tablette rongorongo Oc1903-150.
- Journal de la Société des océanistes - calendrier lunaire dans les textes rongorongo.
