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Idée de projet

A.L.I : 100 articles pour tenter de parler à l’inconnu

Pour le centième numéro du LABO, je présente A.L.I, Atelier Langages Interstellaires : un projet artistique et de recherche qui explore les signes, les langues, les objets, les récits et les protocoles capables de circuler entre des intelligences radicalement différentes.

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A.L.I — Opus 1 ouvert sur un article du LABO
A.L.I — Opus 1. Le livre imprimé rend tangible une première constellation d'articles du LABO. Photographie : David Guez, 2026.

Pour ce centième article, je suis ravi de vous présenter le projet A.L.I, dont je suis l'auteur. A.L.I signifie Atelier Langages Interstellaires. C'est un projet artistique et de recherche consacré à une question simple et vertigineuse : comment une intelligence non humaine pourrait-elle reconnaître un signal, comprendre une structure, interpréter un motif, recevoir une archive ou répondre à un message ?

Cette question ne désigne pas seulement une hypothétique conversation avec des extraterrestres. Elle oblige à regarder autrement tout ce que nous appelons langage : les mots, bien sûr, mais aussi les nombres, les images, les sons, la lumière, les gestes, les corps, les machines, les paysages, les mythes et les silences. Elle transforme le contact en terrain d'expérimentation artistique.

Un projet d'auteur

J'ai initié A.L.I pour donner une forme commune à des questions qui traversent mon travail depuis plus de vingt ans. Mon parcours d'artiste et d'auteur se construit entre art et sciences, réseaux, dispositifs de communication, mémoire, temps différé et fictions technologiques. A.L.I rassemble ces lignes sans les enfermer dans une discipline.

La science apporte des faits, des mesures, des instruments et des limites. L'art permet de déplacer le point de vue, de fabriquer des situations et de rendre perceptible ce qui n'existe encore que comme hypothèse. La philosophie demande qui parle, à qui, selon quelles catégories et avec quelle responsabilité. La littérature, le cinéma et la culture populaire conservent, eux, les formes imaginaires par lesquelles le contact a déjà été répété des milliers de fois.

Portrait de David Guez, auteur du projet A.L.I
David Guez, artiste et auteur du projet A.L.I. Photographie issue des archives de l'auteur.

Les articles comme pré-textes

Les textes du LABO ne sont pas des conclusions. Je les considère comme des pré-textes : des surfaces de travail sur lesquelles une idée scientifique, une œuvre, une histoire ou une fiction peut rencontrer un autre domaine. Chaque article essaie d'être précis sur les faits et libre dans la projection. Il distingue ce qui est établi, ce qui est discuté et ce qui relève d'une hypothèse A.L.I.

Cette méthode autorise des rapprochements inhabituels. L'équation de Drake augmentée dialogue avec les exoplanètes et les biais de nos modèles ; la plaque de Pioneer contemporaine devient un problème de design culturel ; Lincos rencontre les limites d'une grammaire mathématique ; le message d'Arecibo devient un protocole collectif plutôt qu'une simple image binaire.

Une constellation de domaines

Au fil d'une centaine d'articles bilingues, plusieurs ensembles se sont dessinés :

  • SETI, METI et technosignatures : radiotélescopes, signaux candidats, messages envoyés, artefacts interstellaires et critères de répétabilité.
  • Langages du vivant : vocalisations animales, intelligence végétale, communication interespèces, évolution, extrêmophiles et astrobiologie.
  • Mathématiques et informatique : nombres premiers, théorie de l'information, codage, IA, réseaux, calcul quantique et systèmes de preuve.
  • Anthropologie et philosophie : mythes, rites de passage, altérité, vérité, traduction, hospitalité et responsabilité face à l'inconnu.
  • Arts et récits : littérature, cinéma, musique, danse, Land Art, installations, ufologie et culture populaire.

Ces catégories ne constituent pas des rayons séparés. Elles forment un réseau. L'Earth Species Project, par exemple, relie IA, bioacoustique, conservation et METI terrestre. Les extrêmophiles déplacent les limites biologiques de l'habitabilité et ouvrent la question de la panspermie. Levinas rappelle qu'avant toute traduction, le contact engage déjà une éthique de l'autre.

Ce que les domaines s'apprennent entre eux

Le projet ne cherche pas une langue universelle prête à l'emploi. Il observe plutôt les conditions minimales qui permettent à quelque chose de devenir lisible comme langage. Il faut distinguer un signal du bruit, reconnaître une intention sans la projeter trop vite, construire une répétition, proposer une mesure, donner un contexte et rendre possible la vérification.

L'anthropologie structurale et les rites de passage suggèrent qu'un contact pourrait être composé d'étapes plutôt que d'une traduction instantanée. La physique quantique et l'article sur le vrai et le faux rappellent que le réel ne se laisse pas toujours enfermer dans une opposition binaire. L'éthologie montre qu'un langage peut être spatial, chimique, gestuel ou collectif. L'art apprend à traiter l'ambiguïté non comme une panne, mais comme une matière.

Ces croisements produisent une hypothèse centrale : le premier problème du contact ne sera peut-être pas de traduire une phrase, mais de reconnaître qu'une relation est en train de commencer.

Un laboratoire devenu multimédia

A.L.I n'est plus seulement une suite de pages. Chaque article existe en français et en anglais, avec des images, des références, une capsule sonore, un podcast et un Réel vidéo. Le texte peut être lu, entendu, regardé et remonté. Cette circulation n'est pas un simple accompagnement éditorial : elle teste la même idée sur plusieurs supports et plusieurs temporalités.

Le corpus rassemble aujourd'hui environ 2,7 millions de caractères en français et en anglais, près de deux cents capsules sonores, plusieurs centaines d'images et plus de deux cents vidéos locales. Surtout, il contient des centaines de liens internes et externes. Un article ne doit jamais rester seul : il est une porte vers un autre texte, une source scientifique, une œuvre, un document ou une contradiction.

Affiche de GUDEMON, fiction radiophonique A.L.I autour de La Guerre des mondes
GUDEMON. Une réalisation A.L.I qui transforme la fiction de contact en dispositif radiophonique situé. Affiche du projet, 2026.

A.L.I — Opus 1

La publication d'A.L.I — Opus 1 a marqué une première étape. Le livre ne ferme pas le LABO : il en prélève un état. Ses 543 pages font passer le réseau numérique dans un objet lourd, séquentiel, imprimé. Les articles y deviennent une archive que l'on peut parcourir autrement, avec un index, des concepts et des voisinages que l'écran ne produit pas de la même manière.

Le passage du site au livre révèle aussi une tension essentielle du projet. Un message interstellaire doit-il être vivant, modifiable et relié à un réseau, ou stable, autonome et transmissible sans infrastructure ? A.L.I garde volontairement les deux formes : le site évolue ; le livre témoigne d'un moment.

Horloge 2067 de David Guez présentée à la Gaîté Lyrique
Horloge 2067, David Guez. Le temps différé, l'attente et la transmission au-delà de l'échelle individuelle précèdent et nourrissent A.L.I.

Des textes vers les objets

Le LABO alimente des réalisations. Ghostbook Reader transforme la lecture en enquête algorithmique. GUDEMON rejoue la puissance d'une fiction radiophonique capable de modifier momentanément le réel. PLANETARY GLYPH imagine un réseau volontaire d'objets lumineux qui compose chaque nuit un signe distribué à l'échelle de la planète.

Ces objets ne sont pas des illustrations ajoutées après les articles. Ils éprouvent leurs hypothèses. Un protocole doit fonctionner avec des personnes, des machines, des erreurs, des délais, des refus et des asymétries de pouvoir. Le contact devient alors une pratique : dessiner, écouter, synchroniser, attendre et documenter.

Prototype tactile de l'objet connecté PLANETARY GLYPH
PLANETARY GLYPH. Projection réaliste du prototype tactile pair à pair permettant de dessiner un graphe destiné à une partition lumineuse collective. Image de conception A.L.I, 2026.

Pourquoi continuer ?

Après cent articles, A.L.I n'a pas trouvé une langue extraterrestre. Ce n'était pas son objectif. Le projet a construit un espace où des savoirs et des imaginaires qui se rencontrent rarement peuvent travailler ensemble. Il a montré qu'un message est toujours plus qu'un contenu : c'est un support, une durée, une énergie, un destinataire supposé, une méthode de vérification et une politique de la relation.

Je veux poursuivre ce laboratoire en donnant davantage de place aux expériences, aux collaborations, aux objets et aux protocoles testables. Il faudra aussi continuer à corriger les angles morts humains du projet : notre anthropocentrisme, nos catégories sensorielles, nos récits de conquête et notre désir de réponse immédiate.

Le centième article n'est donc pas un bilan définitif. C'est un seuil. A.L.I reste une tentative pour rendre lisible ce qui pourrait circuler entre deux mondes, tout en acceptant que le contact le plus important soit peut-être déjà à l'œuvre entre nos disciplines, nos espèces, nos machines et nos manières de penser.

Je ne cherche pas à écrire le message destiné à l'inconnu. Je cherche à fabriquer les conditions dans lesquelles nous pourrions reconnaître qu'un message est arrivé.

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