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Idée de projet

Et si le premier contact était un rite de passage ?

Lévi-Strauss cherche des relations sous les mythes, la parenté et la pensée sauvage. Van Gennep décrit le passage par séparation, liminalité et réintégration. Leur croisement permet-il d’imaginer un protocole de contact interstellaire ?

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Claude Lévi-Strauss reçoit le prix Érasme en 1973
Claude Lévi-Strauss reçoit le prix Érasme des mains du prince Bernhard au Tropenmuseum d'Amsterdam, le 28 mai 1973. Photographie réelle : Bert Verhoeff / Anefo, Nationaal Archief, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Le premier contact est souvent imaginé comme un échange de messages : un signal est reçu, déchiffré, puis une réponse est envoyée. Cette représentation suppose qu'une communication commence dès qu'un code devient intelligible. Mais reconnaître un signe ne suffit peut-être pas. Encore faut-il identifier celui qui parle, accepter d'entrer en relation et transformer deux présences étrangères en interlocuteurs.

Le contact ne serait alors pas seulement un problème de traduction. Il constituerait un changement de statut, comparable à un rite de passage. L'anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss et le modèle élaboré par Arnold Van Gennep permettent d'envisager cette hypothèse : avant de chercher un vocabulaire interstellaire, il faudrait construire une grammaire de la relation.

1. La structure avant le vocabulaire

Lévi-Strauss ne recherche pas une langue cachée que toutes les sociétés parleraient. Formé par la linguistique structurale, il étudie les relations qui organisent les systèmes de parenté, les classifications et les mythes : opposition, inversion, réciprocité, équivalence, transformation. Le Collège de France résume cette intuition par la recherche des combinatoires et des logiques de transformation plutôt que par l'inventaire de significations isolées.

Un élément possède peu de sens seul. Il devient intelligible par la position qu'il occupe dans un ensemble. Dans un système de parenté, les individus comptent, mais les relations entre générations, alliances et interdits comptent davantage. Dans un mythe, un personnage peut changer de nom, d'espèce ou de fonction sans que l'organisation profonde du récit disparaisse.

Pour A.L.I, cette distinction est essentielle. Un langage de contact ne devrait peut-être pas commencer par montrer un objet et lui attribuer un nom. Il pourrait présenter plusieurs états d'une même relation : une forme puis sa transformation ; une série et son inversion ; une règle, son application et son exception ; un motif transmis successivement par l'image, le son et le nombre. Le destinataire ne recevrait pas seulement des signes. Il observerait ce qui reste stable lorsque ces signes changent.

2. La parenté comme réseau de relations

Dans Les Structures élémentaires de la parenté, Lévi-Strauss analyse les systèmes de parenté comme des organisations de relations, d'alliances et de réciprocités. L'interdiction de l'inceste marque, dans son modèle, le passage de la nature à la culture : elle transforme une contrainte en règle sociale. Ses cours au Collège de France poursuivront cette recherche jusqu'à la notion d'« atome de parenté », documentée dans les résumés annuels de la chaire.

Cette théorie a exercé une influence considérable, mais certaines de ses formulations, notamment celle de « l'échange des femmes », ont été critiquées par l'anthropologie féministe. Il serait donc absurde d'élever un système humain de parenté au rang de modèle cosmique. Son apport pour A.L.I se situe ailleurs : l'identité d'un être pourrait être relationnelle plutôt qu'individuelle.

Une civilisation interstellaire pourrait ne pas attribuer de personnalité stable à ses membres. Elle pourrait être distribuée entre des organismes, des machines, des archives et des environnements. La question « Qui êtes-vous ? » serait alors moins pertinente que : quelles relations vous maintiennent ensemble, et lesquelles pouvez-vous transformer sans disparaître ? Le contact commencerait par la description d'un réseau, non par celle d'un individu.

3. Le mythe comme machine de transformation

Pour Lévi-Strauss, un mythe ne possède pas nécessairement une version originale dont les autres seraient des copies dégradées. Il existe à travers ses variantes. Un personnage humain devient animal, une naissance devient mort, le cru devient cuit, le proche devient lointain. Le sens apparaît dans les transformations qui relient ces versions.

Les Mythologiques suivent ces passages à travers des centaines de récits amérindiens, sans les réduire à un message unique. Le mythe devient une machine capable de rendre pensables des contradictions : nature et culture, vie et mort, identité et altérité. Un message interstellaire pourrait reprendre ce principe. Plutôt que d'envoyer une représentation supposée universelle de l'être humain, nous transmettrions une famille de variantes. La répétition ne serait pas une duplication, mais une transformation contrôlée. Une intelligence inconnue pourrait découvrir la règle à partir des écarts entre les versions.

4. La « pensée sauvage » n'est pas une pensée primitive

L'expression pensée sauvage ne désigne pas, chez Lévi-Strauss, une pensée inférieure ou irrationnelle. Elle décrit une intelligence attentive aux qualités sensibles du monde : formes, espèces, couleurs, sons, ressemblances et différences. Cette « science du concret » classe et combine ce qui est immédiatement disponible. Elle procède par bricolage, à partir d'un répertoire limité dont les éléments peuvent recevoir de nouvelles fonctions.

Selon Lévi-Strauss, ses opérations de classification, de hiérarchie, de causalité et d'analogie ne sont pas fondamentalement étrangères à celles de la pensée scientifique. Cette idée ouvre une possibilité pour le contact : les mathématiques ne sont peut-être pas notre seule voie d'accès à l'universel. Des régularités sensibles, des rythmes, des changements d'état ou des classifications écologiques pourraient aussi former des points de passage.

Mais rien ne garantit qu'une intelligence extraterrestre dispose de nos sens, de nos catégories ou même de notre distinction entre matière vivante et matière inerte. La méthode structurale ne fournit donc pas un langage universel. Elle apprend à rechercher des invariants sous les différences, tout en acceptant que certains invariants puissent n'exister que dans notre regard.

Portrait d'Arnold Van Gennep vers 1920
Arnold Van Gennep vers 1920. Photographie réelle, auteur inconnu, domaine public, Wikimedia Commons.

5. Van Gennep : la grammaire du seuil

Dans Les Rites de passage, publié en 1909, Arnold Van Gennep observe une organisation récurrente dans les cérémonies accompagnant une naissance, une initiation, un mariage, un déplacement ou une mort. Il distingue trois phases : la séparation, par laquelle l'individu quitte son état antérieur ; la marge, où il se trouve entre deux statuts ; l'agrégation, qui l'intègre ou le réintègre avec une identité nouvelle.

Van Gennep nomme ces opérations rites préliminaires, liminaires et postliminaires. La période de marge n'est pas un simple temps d'attente : les règles ordinaires y sont suspendues et l'identité demeure provisoire. Victor Turner développera ensuite la notion de liminalité, mais la séquence séparation–marge–agrégation appartient bien au modèle original de Van Gennep.

Page de présentation de l'édition numérique des Rites de passage d'Arnold Van Gennep
Les Rites de passage, ouvrage paru en 1909, dans l'édition numérique produite par Les Classiques des sciences sociales de l'UQAC. Consulter le texte intégral.

Le premier contact pourrait précisément constituer une telle situation. Dès qu'un signal artificiel est reconnu, l'humanité ne se trouve plus seule, mais elle n'est pas encore engagée dans une relation. Elle occupe un espace intermédiaire. Comme dans la sémiologie d'un signe changeant de monde, la reconnaissance physique du signal ne garantit ni son sens ni son statut.

6. Laboratoire A.L.I : un protocole de contact en trois passages

Séparation : isoler le signal

La première étape consiste à séparer le message du bruit et à suspendre nos interprétations immédiates. Le signal doit être répété, localisé et comparé. Son origine artificielle doit être testée sans lui attribuer trop vite une intention. Une zone de sécurité protège les deux parties : aucun ordre irréversible, aucune transmission biologique et aucun accès direct aux systèmes critiques. Le message devient un objet distinct, mais son émetteur reste inconnu.

Liminalité : construire un espace commun

La deuxième phase est celle du seuil. Ni nous ni l'autre ne pouvons encore imposer notre langue. Les échanges portent d'abord sur des transformations vérifiables : répétitions, permutations, changements d'échelle, rythmes et corrections d'erreurs. Chaque partie propose une opération que l'autre reproduit, modifie ou refuse.

Les identités restent provisoires. Un signal peut provenir d'un individu, d'un collectif, d'une machine ou d'un dispositif automatique abandonné depuis des millénaires. La relation doit fonctionner avant même que ses participants soient définis. Cette période liminaire pourrait durer quelques secondes ou plusieurs siècles.

Agrégation : devenir interlocuteurs

L'agrégation commence lorsqu'un ensemble minimal de règles est reconnu par les deux parties. Il ne s'agit pas encore de comprendre leurs cultures respectives, mais d'accepter un statut partagé : celui d'interlocuteur. Ce statut implique des permissions, des limites, une mémoire des échanges, la possibilité de corriger une erreur et celle de quitter la relation.

Le premier message véritable ne serait pas « Voici qui nous sommes », mais : « Nous reconnaissons que quelque chose nous relie et nous acceptons d'en éprouver les règles. »
L'équipage d'Apollo 11 dans l'unité mobile de quarantaine en juillet 1969
L'équipage d'Apollo 11 dans l'unité mobile de quarantaine, le 27 juillet 1969 : Neil Armstrong joue du ukulélé tandis que Michael Collins et Buzz Aldrin regardent par la fenêtre. Le dispositif matérialise une séparation, une période de marge, puis un retour contrôlé dans la communauté. Photographie réelle : NASA, domaine public, Wikimedia Commons.

7. Du rite au protocole vérifiable

Transposer Van Gennep ne signifie pas ritualiser artificiellement la science. Le modèle doit devenir un protocole testable. La séparation correspond à la détection indépendante, à la traçabilité et au confinement. La marge devient une phase de calibration réversible : unités communes, redondance, transformations et droit au silence. L'agrégation correspond à l'établissement d'un canal durable, d'autorisations explicites et d'une mémoire partagée.

Cette proposition prolonge l'hypothèse du test de Turing interstellaire : la preuve d'une intelligence ne résiderait pas dans une réponse brillante, mais dans la construction réciproque de règles stables. Elle rejoint aussi la sémiotique nucléaire, où transmettre exige d'anticiper la disparition du contexte, et le travail sur l'altérité radicale, qui interdit de réduire l'autre à une version incomplète de nous-mêmes.

8. Ce que le modèle ne résout pas

La pensée structurale privilégie souvent les oppositions : nature et culture, cru et cuit, vie et mort. Rien ne prouve qu'une intelligence extraterrestre organise le réel de manière binaire. Elle pourrait employer des logiques graduelles, ternaires, quantiques ou multidimensionnelles. Elle pourrait ne pas connaître d'identité stable, de commencement précis ni de frontière entre l'émetteur et le message.

Le modèle du rite suppose également un avant, un seuil et un après. Une intelligence distribuée dans le temps pourrait considérer le contact comme un état continu. Un artefact découvert sur Terre pourrait avoir commencé à communiquer bien avant que nous le reconnaissions. Les structures peuvent aussi être produites par l'analyste : trouver une opposition ne prouve pas qu'elle gouverne réellement le monde observé.

Lévi-Strauss et Van Gennep ne nous donnent donc pas une loi anthropologique exportable dans l'espace. Ils fournissent un échafaudage critique permettant de distinguer trois problèmes trop souvent confondus : déchiffrer un signe, établir une relation et changer de statut.

9. Le contact comme transformation réciproque

Une civilisation ne sortira pas intacte d'un premier contact. Même silencieux, celui-ci modifiera ses sciences, ses religions, ses institutions et sa définition du vivant. L'autre sera également transformé s'il accepte de répondre. Le premier contact ne serait donc ni la réception d'un message ni la découverte d'un objet. Il serait un rite sans officiant, accompli par deux mondes qui doivent inventer ensemble les conditions de leur passage.

La question décisive ne serait plus seulement « Comment parler à une intelligence extraterrestre ? », mais : quel protocole permettrait à deux formes d'existence de devenir, progressivement et sans se détruire, des interlocuteurs ?

Références