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Idée de projet

Sémiotique nucléaire : avertir une civilisation dans 10 000 ans

Comment transmettre « danger, ne creusez pas ici » à une société dont nous ignorons la langue, les symboles et les institutions ? Des rapports du WIPP au programme Mémoire de l’Andra, des chats détecteurs à l’horloge de 10 000 ans, la sémiotique nucléaire transforme un site d’enfouissement en laboratoire radical du contact.

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Comment dire « danger, ne creusez pas ici » à des êtres qui vivront dans dix millénaires ? Nous ignorons leur langue, leurs croyances, leurs institutions et jusqu’à la valeur qu’ils attribueront à un monument. Cette question, posée par l’enfouissement des déchets radioactifs, constitue déjà une expérience de communication avec une civilisation inconnue.

La sémiotique nucléaire étudie la transmission d’un avertissement au-delà de la durée habituelle des langues et des États. Elle croise ingénierie, linguistique, archéologie, anthropologie, art et théorie de l’information. Pour A.L.I, elle déplace le contact interstellaire sur l’axe du temps : le destinataire n’est pas situé à des années-lumière, mais dans un avenir assez lointain pour devenir presque aussi étranger.

Paysage spéculatif de pierres noires conçu comme avertissement à très longue durée
Interprétation visuelle A.L.I d’un paysage-avertissement. Cette image n’est pas un site construit ; elle s’inspire librement des problèmes étudiés par les équipes du WIPP.

1. Deux horizons : 10 000 ans et 100 000 ans

Aux États-Unis, le Waste Isolation Pilot Plant (WIPP), au Nouveau-Mexique, est destiné aux déchets transuraniens d’origine militaire. Le cadre réglementaire américain a fixé un horizon de performance de 10 000 ans. C’est dans ce contexte que des équipes ont imaginé comment signaler durablement le danger d’une intrusion humaine.

En France, l’Andra travaille sur une échelle encore plus longue : son programme de mémoire étudie la conservation et la transmission d’informations pendant des siècles, des millénaires et, pour certains dispositifs, jusqu’à 100 000 ans. Ces nombres ne sont donc pas interchangeables : ils correspondent à des projets, des déchets et des cadres de sûreté différents.

Dans les deux cas, le problème dépasse la solidité d’une plaque. Une langue disparaît, une frontière se déplace, une archive brûle, une institution change de mission. Il faut transmettre à la fois l’existence du danger, sa localisation, sa nature, sa durée et la conduite à adopter.

2. Thomas Sebeok : faire traverser le message de génération en génération

En 1980, le Human Interference Task Force réunit des spécialistes pour réfléchir à la mémoire des dépôts nucléaires. Le sémioticien Thomas A. Sebeok publie en 1984 Communication Measures to Bridge Ten Millennia. Son constat est sévère : aucun signe isolé ne peut être garanti pendant dix mille ans.

Sebeok recommande la redondance, plusieurs niveaux de complexité et un système de relais qui réencode périodiquement le savoir dans les langues et les techniques du moment. Il évoque aussi une « prêtrise atomique », un corps de gardiens chargé de maintenir rites, récits et interdits. L’expression est volontairement provocatrice : elle montre qu’une information très longue dépend autant d’une organisation sociale que d’un matériau.

Cette solution comporte son propre danger. Une caste peut monopoliser le savoir, le transformer en pouvoir ou perdre sa crédibilité. Le message à préserver devient alors dépendant d’une autorité qu’aucun concepteur ne peut contrôler pendant des millénaires.

3. Les chats détecteurs : inscrire l’alerte dans le vivant et le folklore

Dans leur proposition de 1984, Françoise Bastide et Paolo Fabbri imaginent des animaux dont la peau changerait de couleur sous l’effet du rayonnement. Ces « chats détecteurs » seraient accompagnés de chansons, de proverbes et de récits associant leur changement d’apparence à un danger invisible. La proposition peut être lue dans le texte traduit Living detectors and complementary signs: cats, eyes, and sirens et dans la version française présentée par Paolo Fabbri.

Ce projet n’a pas été réalisé. Sa force tient à son renversement : au lieu de demander à une pierre de parler, il cherche un signal qui se reproduit avec le vivant et dont le sens circule par la culture populaire. Sa faiblesse est tout aussi instructive : l’espèce peut disparaître, muter, quitter la zone ou survivre tandis que le folklore change de sens.

Première page de l’article de Bastide et Fabbri sur les chats détecteurs
Françoise Bastide et Paolo Fabbri, proposition originale de 1984, traduite et republiée dans Linguistic Frontiers en 2022. Les « ray cats » sont une hypothèse sémiotique et biologique, non un dispositif existant.

4. Sandia : faire du paysage lui-même un message

Le rapport Sandia de 1993, Expert Judgment on Markers to Deter Inadvertent Human Intrusion into the Waste Isolation Pilot Plant, ne cherche pas un pictogramme miracle. Il propose un système distribué : grands terrassements, marqueurs périphériques, murs de lecture, chambres d’information, cartes, archives et messages de plusieurs niveaux.

Les concepts les plus célèbres — Landscape of Thorns, Menacing Earthworks, Forbidding Blocks — utilisent des formes irrégulières, agressives ou inconfortables. Le site devrait produire une impression de danger avant même qu’un texte soit compris. Il ne s’agit pas d’un projet construit, mais d’un ensemble d’études et de dessins exploratoires.

Dessin Landscape of Thorns du rapport Sandia sur les marqueurs du WIPP
Landscape of Thorns, vue 2. Concept de Michael Brill, dessin de Safdar Abidi, rapport Sandia, 1993. Source : U.S. Department of Energy / OSTI.

Les équipes formulent aussi quatre niveaux de message : une anomalie artificielle est présente ; elle signifie un danger ; elle précise la nature du danger ; elle donne enfin des informations techniques détaillées. Un visiteur peut donc recevoir quelque chose même s’il ne sait pas tout lire.

Plan Menacing Earthworks du rapport Sandia
Menacing Earthworks, vue 1, concept et dessin de Michael Brill. Les terrassements en forme d’éclairs rendent la zone anormale et difficile à habiter. Rapport Sandia, 1993, domaine public fédéral américain.

5. Le paradoxe du monument : avertir peut attirer

Plus un marqueur paraît coûteux, précis et durable, plus il risque d’être interprété comme le tombeau d’un roi, un temple ou la preuve qu’un trésor est enfoui. Les auteurs du rapport Sandia ont donc réfléchi à une architecture sans honneur : matériaux grossiers, géométries irrégulières, formes difficiles à réemployer et absence de virtuosité décorative.

Mais l’absence de monument crée le problème inverse : le site peut être oublié puis redécouvert par hasard. Toute solution oscille entre deux échecs possibles : être trop visible et susciter l’exploration, ou devenir invisible et ne plus avertir personne.

Ce paradoxe vaut aussi pour METI : un message conçu pour signaler notre présence peut attirer un destinataire dont nous ignorons les intentions. La communication commence donc avant le contenu, par une décision politique sur le fait même de devenir repérable.

6. L’Andra : mémoire matérielle, institutionnelle et sociale

L’Andra ne mise pas sur une seule solution. Son approche articule dossiers de mémoire, archivage, transmission réglementaire, connaissance locale, recherches sur les supports durables, signes et pratiques sociales. Une page consacrée au programme explique comment avertir les générations futures quand nos symboles actuels ne seront plus forcément compris.

Parmi les expérimentations figure un disque de saphir sur lequel des informations sont microgravées. Le support vise la densité et la résistance, mais il doit encore être localisé, reconnu comme document et observé avec un instrument adapté. La durabilité matérielle ne produit pas à elle seule la lisibilité.

Disque de saphir microgravé présenté par l’Andra pour la mémoire des déchets radioactifs
Disque de saphir microgravé étudié dans le cadre du programme Mémoire de l’Andra. Image : Andra.

À l’échelle internationale, l’initiative RK&M de l’Agence pour l’énergie nucléaire de l’OCDE a constitué une boîte à outils de trente-cinq mécanismes : marqueurs, archives, cartes, réglementations, musées, listes internationales, culture locale et transmission intergénérationnelle. La mémoire est traitée comme un écosystème, non comme un objet unique.

7. Construire pour dix millénaires : Long Now et Rosetta

La Clock of the Long Now est une horloge mécanique monumentale conçue pour fonctionner pendant dix mille ans. Elle ne communique pas un danger, mais rend une durée presque inconcevable physiquement présente. Son projet déplace la question : que faut-il fabriquer aujourd’hui pour obliger un visiteur futur à penser en millénaires ?

Mécanisme intérieur de l’horloge de dix mille ans de la Long Now Foundation
Mécanisme de la Clock of the Long Now, conçue pour matérialiser un horizon de dix millénaires. Image : Long Now Foundation.

Le Rosetta Project, porté par la même fondation, rassemble des milliers de pages décrivant plus de mille langues sur un disque microscopique. Ici encore, le support contient aussi une invitation à découvrir son mode de lecture : la spirale visible et les grossissements successifs conduisent du symbole à l’information.

8. EXOST1 : quand un objet extraterrestre devient une archive temporelle

Dans EXOST1, David Guez propose un protocole d’archive associé à la rencontre d’un objet interstellaire. Le projet ne cherche plus seulement à conserver un avertissement terrestre : il imagine un support capable de relier temporalités humaines et trajectoires cosmiques.

Objet noir EXOST1 de David Guez contenant une feuille d’or
David Guez, EXOST1, projet d’objet-archive lié au passage d’un corps interstellaire. Image et projet : David Guez.

La sémiotique nucléaire et EXOST1 partagent une intuition : le message doit voyager avec un scénario de redécouverte. Il ne suffit pas de stocker des données ; il faut imaginer les gestes, instruments et récits qui permettront de les reconnaître comme données.

9. Hypothèse A.L.I : le message stratifié

À partir de ces travaux, A.L.I propose de concevoir un message non comme une phrase, mais comme une stratification de canaux. Chaque couche doit pouvoir survivre à la perte des autres et aider à les reconstruire.

  1. La forme physique produit une différence perceptible : ce lieu ou cet objet n’est pas naturel.
  2. Le signal répétitif indique une intention et fournit des unités mesurables.
  3. Le code gradué passe du nombre aux relations, puis des relations au contenu.
  4. L’archive technique documente le risque, le contexte et les méthodes de vérification.
  5. La mémoire sociale diffuse histoires, usages, interdits et institutions capables de réactualiser le message.
  6. La révision prévoit que chaque époque recopie, traduit, critique et complète l’ensemble sans détruire les états antérieurs.

Cette architecture ne promet pas une compréhension parfaite. Elle organise plusieurs chances de compréhension partielle. Dans un contact interstellaire, le récepteur pourrait reconnaître d’abord une régularité, ensuite une arithmétique, puis une relation entre le message et son environnement.

10. Prototype : une balise qui enseigne comment la lire

Un prototype A.L.I pourrait prendre la forme d’un objet composé de six anneaux. Le premier établit une pulsation ; le deuxième montre les nombres premiers ; le troisième associe nombres, durées et formes ; le quatrième répète les mêmes relations par lumière, son et relief ; le cinquième décrit l’emplacement et le danger ; le sixième conserve plusieurs traductions humaines datées.

L’objet serait testé non seulement avec des linguistes, mais avec des groupes privés d’une partie des canaux : sans texte, sans vision, sans son, avec des fragments manquants ou dans un ordre perturbé. Le succès ne serait pas « comprendre tout », mais reconstruire une règle, formuler une hypothèse et pouvoir la vérifier.

11. Trois expériences artistiques

Le monument qui refuse d’être admiré

Une installation confronte le public à trois architectures : séduisante, menaçante et presque invisible. Les visiteurs choisissent laquelle ils exploreraient. L’œuvre mesure le paradoxe entre répulsion, curiosité et oubli.

Le folklore à mutation contrôlée

Une phrase d’alerte est transmise pendant plusieurs semaines par récit oral, chant, dessin et geste. Chaque transmission est archivée. Le projet observe ce qui survit, ce qui se déforme et quelles redondances permettent de retrouver le noyau initial.

L’archive sans mode d’emploi

Plusieurs objets contenant la même information sont proposés au public sans explication. Certains rendent leur mécanisme de lecture visible, d’autres non. L’installation montre que le premier message d’une archive est toujours : « je suis une archive ».

12. Position critique

Aucun dispositif ne garantit qu’un avertissement conservera son sens pendant dix mille ans. La sémiotique nucléaire n’abolit ni l’incertitude ni la responsabilité présente. Elle empêche cependant une illusion dangereuse : croire qu’un message exact aujourd’hui restera exact sans entretien, sans institution et sans relation sociale.

Pour A.L.I, la leçon est décisive. Communiquer avec une intelligence inconnue ne consiste pas à choisir le meilleur symbole. Il faut construire une situation où un destinataire peut reconnaître une intention, comparer plusieurs indices, produire une interprétation et la corriger. Le contact n’est pas un signe envoyé une fois ; c’est une possibilité de lecture entretenue dans la matière, le temps et la culture.

Question LABO : comment fabriquer un message qui reste assez étrange pour signaler une intention, assez simple pour être reconstruit et assez modeste pour ne pas être pris pour un monument sacré ?

Références principales

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