LABO — Ce que cette plaque essaierait de corriger
Cette projection conserve le principe le plus robuste de Pioneer : commencer par une unité physique reproductible, puis enseigner progressivement une échelle, une localisation et un ordre de lecture. Mais elle remplace le couple humain unique par une pluralité de corps, associe l’humanité aux autres formes du vivant et répète les informations sous plusieurs représentations. Elle ne prétend pas constituer un message universel achevé : elle matérialise les normes et les questions de notre époque, comme la plaque de 1972 matérialisait les siennes.



Une plaque d’identité pour un objet presque éternel
Pioneer 10, lancée le 2 mars 1972, puis Pioneer 11, lancée le 5 avril 1973, furent les premières sondes placées sur des trajectoires d’évasion du Système solaire après leur exploration des planètes géantes. L’idée d’attacher un message à Pioneer 10 fut acceptée tardivement : Carl Sagan, Frank Drake et Linda Salzman Sagan ne disposèrent que de trois semaines pour passer de l’intuition à la gravure.
Le résultat est une plaque d’aluminium anodisé à l’or de 6 × 9 pouces, soit environ 15,2 × 22,9 centimètres, épaisse de 1,27 millimètre. Protégée derrière les supports de l’antenne, elle ne transmet rien et ne réclame aucune énergie. Elle attend. Les auteurs estimaient négligeable la chance que Pioneer traverse spontanément un système habité ; le destinataire supposé devait être assez avancé pour détecter, intercepter puis examiner une sonde minuscule dans l’espace interstellaire.
Ce détail renverse déjà le récit habituel : la plaque n’est pas réellement une lettre envoyée à une adresse. C’est une étiquette archéologique fixée à un objet technique, lisible seulement si quelqu’un trouve d’abord l’objet.
Commencer par fabriquer une règle
En haut à gauche, deux états de l’atome d’hydrogène représentent la transition hyperfine de l’hydrogène neutre : l’orientation relative du spin du proton et de l’électron change, avec émission d’un photon. Cette transition correspond à une fréquence d’environ 1 420,4058 MHz, donc à une période d’environ 0,704 nanoseconde et à une longueur d’onde d’environ 21,106 centimètres.
Le petit trait placé sous le schéma signifie « un ». Il établit deux étalons supposés reproductibles partout : une unité de temps et une unité de longueur. La hauteur de la femme est ainsi accompagnée du nombre binaire 8 : huit longueurs d’onde de l’hydrogène donnent environ 1,69 mètre. La silhouette de Pioneer, tracée derrière les deux corps, fournit une seconde vérification d’échelle.
Cette entrée est la partie la plus solide de la plaque. Elle n’affirme pas que les mathématiques suffisent à parler ; elle montre qu’avant de donner une mesure, il faut donner la règle qui la produit. Elle rejoint directement les questions posées dans A.L.I par « Les maths comme langage universel ? » et « Pierre de Rosette, stèle binaire ».
Où et quand : une adresse écrite avec des étoiles mortes
La figure radiale part du Soleil. Quatorze lignes indiquent les directions de pulsars ; une quinzième vise le centre galactique. À chaque pulsar est associé, en binaire, son rythme rapporté à l’unité de temps de l’hydrogène. Comme les pulsars ralentissent de façon mesurable, leurs périodes forment à la fois une adresse et une date : un lecteur capable d’identifier plusieurs de ces astres pourrait trianguler le système d’origine et estimer l’époque du lancement.
En bas, le Système solaire montre la sonde quittant la troisième planète. Mais la flèche de trajectoire introduit une convention beaucoup moins universelle. L’historien de l’art Ernst Gombrich soulignera qu’une flèche est l’héritière terrestre d’un projectile : une intelligence sans arc, sans écriture graphique ou sans vision pourrait ne rien y lire. La plaque progresse ainsi du relativement robuste — une transition atomique — vers le franchement culturel — une carte, une silhouette, un geste.
Le message que la Terre a d’abord lu comme un miroir
La partie destinée à être la plus immédiatement figurative déclencha la controverse. Le couple fut représenté nu pour éviter qu’un vêtement particulier soit pris pour l’anatomie humaine. Pourtant, dès 1972, certains journaux américains effacèrent les organes génitaux masculins et les seins féminins ; d’autres reçurent des lettres accusant la NASA d’envoyer de l’obscénité dans l’espace.
La dissymétrie était plus profonde. L’homme lève la main, geste censé signaler la mobilité du membre et le pouce opposable ; la femme reste immobile. Le sexe masculin est dessiné, tandis que la vulve est omise. Les figures, voulues « panraciales », furent souvent perçues comme jeunes et blanches. La plaque réduit enfin la biosphère à deux humains adultes : ni enfant, ni vieillesse, ni diversité corporelle, ni autre animal, ni plante, ni milieu.
Cette critique n’est pas une relecture tardive imposée de l’extérieur. Dans leur article scientifique de 1972, Sagan, Drake et Salzman Sagan reconnaissaient eux-mêmes que le message contenait involontairement une part anthropocentrique et qu’il restait contraint par les processus humains de perception et de logique. La plaque accomplit donc deux transmissions : vers un destinataire hypothétique, elle décrit notre origine ; vers nous, elle expose ce qu’un petit groupe de 1972 considérait comme évident.
De Pioneer à Europa Clipper : davantage de données, davantage d’auteurs
La plaque inaugure une famille de dispositifs plutôt qu’un modèle définitif. Le message d’Arecibo de 1974 convertit une présentation de la Terre en 1 679 bits radio : il voyage vite, mais sans support durable et vers une cible qui se déplacera durant son trajet. Les Golden Records de Voyager, en 1977, reprennent l’étalon de l’hydrogène et la carte des pulsars, tout en ajoutant mode d’emploi, images, voix, bruits du vivant et musiques. La représentation devient multimodale et plus collective, sans devenir neutre.
Les plaques plus récentes ne s’adressent plus toutes à des extraterrestres. Lucy, lancée en 2021 vers les astéroïdes troyens, porte des paroles destinées à de futurs humains susceptibles de retrouver la sonde. Europa Clipper, lancée en 2024, emporte une plaque de tantale où les formes d’onde du mot « eau » dans plus de cent langues rayonnent autour d’un signe en langue des signes américaine ; s’y ajoutent un poème d’Ada Limón, l’équation de Drake et plus de 2,6 millions de noms gravés sur une puce.
L’évolution est claire : du pictogramme conçu par trois personnes vers des archives polyphoniques, participatives et liées à la mission. Mais la quantité ne résout pas tout. Plus un message dépend d’un lecteur, d’un format numérique ou d’un appareil de lecture, plus il doit expliquer ses propres conditions d’accès. C’est exactement le problème du message et de sa clé.
Hypothèse inverse : et si nous trouvions leur plaque ?
Pioneer fournit une preuve de possibilité minimale : une civilisation technique peut laisser dériver, pendant des durées immenses, un objet devenu silencieux mais porteur d’informations. Il est donc cohérent de retourner la question. Une autre civilisation pourrait-elle avoir envoyé vers notre système non un signal radio, mais une sonde, une balise ou une archive matérielle ? Cette recherche existe sous les noms d’artifact SETI, de SETA ou de xénoarchéologie.
Un tel dispositif n’aurait aucune raison de ressembler à une plaque. Plusieurs formes sont envisageables :
- Une stèle passive, faite d’un matériau stable, dont les régularités cristallines, isotopiques ou géométriques signaleraient une fabrication avant même d’en livrer le contenu.
- Une sonde de Bracewell, autonome, capable d’écouter longtemps, d’apprendre les systèmes de signes locaux puis d’adapter sa réponse au destinataire.
- Un essaim miniature, distribuant la redondance entre de nombreux objets simples plutôt que dans une machine unique et vulnérable.
- Une archive déposée sur une surface géologiquement calme, dans un cratère lunaire, un point de Lagrange, une orbite co-orbitale ou un petit corps stable.
- Un objet à double lecture, naturel à première vue mais porteur, dans sa composition ou sa structure interne, d’une couche manifestement artificielle.
La dernière possibilité exige la plus grande discipline. Une trajectoire étrange, une forme inhabituelle ou un signal isolé ne suffisent pas. La reconnaissance devrait combiner provenance, composition impossible à expliquer par les processus connus, motifs non aléatoires, redondance, correction d’erreurs, traces de fabrication, comportement énergétique et confirmation indépendante. Le programme ne consisterait pas à proclamer qu’un objet interstellaire est une sonde, mais à définir à l’avance ce qui permettrait de distinguer un artefact d’un phénomène naturel.
Cette inversion prolonge « Archéologie de l’inconnu » et déplace la logique des technosignatures : au lieu d’observer une civilisation à distance, il faudrait établir la chaîne de conservation d’une pièce venue d’ailleurs.
Projection A.L.I : concevoir une plaque qui enseigne à la lire
Pour A.L.I, la leçon principale de Pioneer est méthodologique. Un message interstellaire futur devrait être organisé par couches :
- signaler artificiellement sa présence par des régularités robustes ;
- établir ses unités à partir de phénomènes physiques reproductibles ;
- enseigner ses nombres, ses relations et son ordre de lecture ;
- répéter le même contenu sous plusieurs formes matérielles et sensorielles ;
- décrire les instruments, les incertitudes et les transformations appliquées aux données ;
- présenter non un corps supposé représentatif, mais une pluralité d’organismes, de milieux et de points de vue ;
- inclure un protocole de réponse qui n’exige pas de partager notre perception.
La plaque de Pioneer demeure précieuse précisément parce qu’elle est imparfaite. Elle a compris qu’un message doit commencer par sa mesure, mais elle a aussi montré qu’aucun dessin de « nous » n’échappe à son époque. La future plaque ne sera pas celle qui accumule le plus d’informations. Ce sera celle qui expose le mieux ses conventions, ses limites et la possibilité d’être corrigée.
Références françaises
- CNES — « Des bouteilles à l’espace », réflexion scientifique et éthique sur Pioneer, Voyager et les messages embarqués.
- Plaque de Pioneer — description et décodage détaillés.
- Université de Haute-Alsace — Signification de la plaque des sondes Pioneer.
- France Inter — Sanctuary on the Moon, transmettre le patrimoine humain.
- CNES — Jupiter et les missions Pioneer.
