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Idée de projet

Ceux qui ont appris à regarder le ciel

Grandes figures de l’ufologie, du doute et de SETI : de Kenneth Arnold à Carl Sagan, une histoire moins peuplée de croyants et de sceptiques que d’instruments concurrents pour fabriquer la preuve.

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Une du Cincinnati Enquirer consacrée aux soucoupes volantes le 7 juillet 1947
« Flying Saucers Over Cincinnati » : une du Cincinnati Enquirer, 7 juillet 1947. La presse ne se contente pas de rapporter le phénomène : elle lui donne une scène, un vocabulaire et un rythme.

L’histoire des objets volants non identifiés n’est pas seulement une histoire d’objets. C’est une histoire de personnes qui ont décidé ce qu’il fallait regarder, conserver, classer, réfuter ou écouter. Un pilote transforme une observation en événement médiatique ; un officier invente un vocabulaire administratif ; un astronome construit une typologie ; un statisticien trace des lignes sur une carte ; un sceptique cherche l’erreur ; un radioastronome remplace le témoignage par le signal. À chaque figure correspond moins une réponse qu’un régime de preuve.

Les réunir dans un même récit exige une précaution : Carl Sagan, Frank Drake ou Jill Tarter ne sont pas des ufologues. SETI recherche des indices mesurables d’intelligence extraterrestre, tandis que l’ufologie part d’observations terrestres déjà advenues et tente d’en déterminer la cause. Les deux traditions partagent pourtant une question : comment reconnaître une altérité technique lorsque la donnée est rare, ambiguë et chargée d’imaginaire ?

1947 : un témoin, neuf objets, un mot mondial

Kenneth Arnold - La forme médiatique

Le 24 juin 1947, le pilote privé Kenneth Arnold dit apercevoir neuf objets brillants près du mont Rainier. Il tente de mesurer leur vitesse, décrit leurs mouvements, dessine plus tard une forme qui ne ressemble pas exactement à une soucoupe. Mais les dépêches de presse retiennent l’expression flying saucer. L’enquête sociologique de Pierre Lagrange montre ce basculement : quelle qu’ait été la nature de l’observation, le récit fournit à des millions de personnes un nom et une image mentale.

Arnold inaugure ainsi une propriété centrale du phénomène : l’objet observé et l’objet raconté ne coïncident jamais tout à fait. Entre eux se placent la mémoire, les mots du témoin, les questions du journaliste, le titre de l’article et les représentations déjà disponibles. L’ufologie naît dans cet intervalle.

Kenneth Arnold devant son avion CallAir A-2 en 1947
Kenneth Arnold devant le CallAir A-2 qu’il pilotait le 24 juin 1947. Photo : Russ Lee / Smithsonian National Air and Space Museum.

Donald Keyhoe - Le dossier politique

Ancien pilote des Marines et auteur aéronautique, Donald Keyhoe installe dans les années 1950 un autre modèle : si les observations les plus solides ne trouvent pas d’explication publique, c’est peut-être parce que l’institution militaire en sait davantage. À la tête du NICAP, il organise des réseaux de correspondants, accumule des rapports et réclame des auditions publiques. Avec lui, l’ovni devient un dossier politique : l’absence d’information est interprétée comme un indice de secret.

Ce geste a une puissance durable, mais aussi une fragilité logique. Le secret militaire est réel ; il protège essais, capteurs et vulnérabilités. Il ne prouve pas pour autant une origine extraterrestre. Dès cette époque se forme une boucle qui structure encore le débat : plus l’État demeure opaque, plus le soupçon prospère ; plus le soupçon prospère, plus toute dénégation peut être relue comme une confirmation.

Administrer l’inconnu

Edward J. Ruppelt - Le dossier militaire

À l’intérieur de l’US Air Force, le capitaine Edward J. Ruppelt dirige au début des années 1950 le Project Blue Book et contribue à stabiliser le terme UFO, plus neutre que « soucoupe volante ». Son travail transforme des récits dispersés en formulaires, catégories, évaluations et statistiques. Le phénomène acquiert une bureaucratie.

Les National Archives conservent aujourd’hui les dossiers de Project Sign, Grudge puis Blue Book. L’Air Force clôt le programme en 1969 en concluant que les cas examinés ne démontrent ni menace pour la sécurité nationale, ni technologie dépassant les connaissances disponibles, ni véhicules extraterrestres. Cette conclusion doit être lue exactement : elle n’affirme pas que chaque observation a reçu une explication parfaite ; elle affirme que la catégorie « non identifiée » n’est pas, en elle-même, une preuve d’origine extraterrestre.

J. Allen Hynek - La grammaire des rencontres

L’astronome J. Allen Hynek, consultant scientifique de l’Air Force, est d’abord associé aux explications conventionnelles. Il devient ensuite critique de la faiblesse de certaines enquêtes et demande que les cas résistants soient étudiés sans ridicule automatique. Dans The UFO Experience (1972), il ordonne les signalements par distance et interaction : lumières nocturnes, disques diurnes, radar-visuel, puis rencontres rapprochées des premier, deuxième et troisième types.

Cette classification ne prouve rien sur la nature des objets. Son importance est ailleurs : elle fournit une syntaxe partagée. Hynek donne à l’ufologie une manière de comparer les récits, mais sa typologie produit aussi un puissant format narratif. Lorsque Spielberg intitule son film Close Encounters of the Third Kind, une catégorie d’enquête devient un genre culturel. Le LABO prolonge cette question dans « Typologie ufologique des extraterrestres », qui examine comment les récits finissent par produire leurs propres familles d’êtres.

Un point méthodologique décisif

« Non identifié » décrit l’état d’un dossier après une enquête donnée. Ce n’est ni le nom d’un objet, ni l’origine d’un véhicule, ni la désignation d’une intelligence. L’erreur la plus fréquente consiste à transformer une limite de connaissance en propriété du phénomène.

La dispute scientifique

James E. McDonald - Le cas comme anomalie scientifique

Le physicien de l’atmosphère James E. McDonald reproche à la communauté scientifique et aux autorités de traiter superficiellement des observations parfois documentées par des pilotes, des opérateurs radar ou plusieurs témoins. Ses archives à l’Université de l’Arizona contiennent des centaines de dossiers Blue Book, des entretiens et des correspondances avec militaires et chercheurs. McDonald défend l’hypothèse extraterrestre, mais son apport le plus fécond demeure sa question : à partir de quel niveau d’étrangeté une anomalie mérite-t-elle un programme de recherche ?

Edward Condon - Le coût d’une recherche sans rendement

À l’inverse, le physicien Edward Condon dirige l’étude de l’Université du Colorado financée par l’Air Force. Le rapport final de 1968 juge improbable que la poursuite d’un effort intensif sur les ovnis fasse progresser la science. Il devient l’un des fondements de la fermeture de Blue Book. Pour ses défenseurs, le rapport applique une exigence saine de rendement scientifique ; pour ses critiques, dont McDonald, sa conclusion générale ne rend pas justice à certains cas détaillés dans le corps du document.

La controverse révèle une difficulté générale de la science des événements rares. Faut-il investir parce qu’un petit nombre de cas résiste, ou cesser parce que des décennies d’enquête n’ont produit aucune preuve cumulative ? Les deux positions peuvent invoquer la prudence. Elles ne placent simplement pas le risque au même endroit : l’une redoute de manquer un phénomène majeur, l’autre de construire un champ autour de données stériles.

La voie française : cartes, fichiers, réseaux

Aimé Michel - La carte comme machine à voir

En France, l’écrivain scientifique Aimé Michel propose à la fin des années 1950 l’« orthoténie » : certains signalements d’une même période s’aligneraient sur de grands cercles. La carte semble faire surgir un ordre invisible que les témoignages isolés ne montrent pas. Mais l’hypothèse se révèle extrêmement sensible à la sélection des cas, aux erreurs de localisation et aux alignements produits par le hasard ; elle sera considérée comme caduque.

Cet échec reste instructif. Michel anticipe une tentation contemporaine : croire que la visualisation d’une corrélation produit déjà une causalité. Une ligne sur une carte peut être une découverte, un artefact statistique ou le résultat d’un fichier mal constitué. L’instrument n’est jamais innocent.

Claude Poher - La base de données institutionnelle

Avec Claude Poher, ingénieur au CNES, le phénomène entre dans une infrastructure publique française. Dès 1974, il commence à coder environ mille cas ; chaque témoignage doit tenir dans les quatre-vingts caractères imposés par la carte perforée. En 1977, la création du GEPAN au CNES institutionnalise une méthode d’enquête, d’expertise et d’archivage qui se prolonge aujourd’hui avec le GEIPAN.

Le détail des quatre-vingts caractères est vertigineux : un événement lumineux, une trajectoire, une émotion, une météo et une incertitude doivent devenir des champs calculables. Poher ne se contente pas de recueillir l’étrange ; il le compresse. Toute base de données des anomalies est donc aussi une théorie implicite de ce qui mérite d’être conservé.

Jacques Vallée - Du catalogue au système

Formé à l’astronomie et à l’informatique, Jacques Vallée croise catalogues de cas, réseaux informatiques, folklore et histoire des religions. Il se méfie d’une équation trop rapide entre phénomène non identifié et visiteur venu d’une autre planète. Dans ses travaux les plus spéculatifs, il envisage plutôt un système capable d’agir sur les représentations, les croyances et les structures sociales.

Cette « hypothèse du système de contrôle » n’est pas un résultat établi. Sa fécondité artistique et philosophique tient à son déplacement : si le phénomène agit aussi par les récits qu’il déclenche, alors son unité éventuelle ne se situe peut-être pas seulement dans l’objet physique. Les archives Vallée déposées à Rice University matérialisent cette méthode : notes de terrain, correspondances avec Hynek, Aimé Michel et d’autres chercheurs, dossiers techniques et tendances sociales y coexistent.

Portrait de Jacques Vallée en 2024
Jacques Vallée en 2024. Photo : Christopher Michel, licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Carl Sagan : déplacer la question vers le signal

Carl Sagan occupe une position plus subtile que l’image du sceptique refermant le dossier. Lors du symposium scientifique de 1969 consacré aux ovnis, il explique que les éléments disponibles ne rendent pas persuasive l’origine extraterrestre des observations, mais qu’ils ne permettent pas non plus de démontrer qu’aucun cas ne puisse avoir cette origine. Surtout, il sépare clairement deux questions : l’interprétation des ovnis et la recherche radio d’intelligences extraterrestres. Cette tension traverse aussi l’article A.L.I consacré à Contact et celui sur le paradoxe de Fermi.

Ce déplacement change l’économie de la preuve. Au lieu d’attendre qu’un objet ambigu traverse l’atmosphère, SETI définit à l’avance des fréquences, des durées, des répétitions et des critères d’artificialité. L’enquête ne part plus d’une scène déjà chargée d’interprétations ; elle construit un dispositif destiné à produire une donnée comparable et reproductible.

La différence essentielle n’oppose pas ceux qui « croient » aux extraterrestres à ceux qui n’y croient pas. Elle oppose des manières de fabriquer une observation.
Carl Sagan devant des images de surfaces planétaires
Carl Sagan devant des images planétaires. Photo : NASA/JPL-Caltech.

Frank Drake - Transformer l’hypothèse en programme

En 1960, Frank Drake conduit Project Ozma avec le radiotélescope de Green Bank. L’année suivante, l’équation qui porte son nom ne calcule pas réellement le nombre de civilisations comme on résout un problème scolaire : elle décompose une ignorance immense en facteurs discutables, observables ou révisables. Drake convertit une question métaphysique en ordre du jour scientifique. A.L.I en propose une lecture contemporaine dans « Équation de Drake augmentée ».

Jill Tarter - Faire durer l’écoute

Jill Tarter incarne la continuité institutionnelle de cette recherche. Scientifique du programme NASA High Resolution Microwave Survey, puis de Project Phoenix, elle contribue à maintenir l’écoute après l’arrêt du financement fédéral américain en 1993 et participe au développement de l’Allen Telescope Array. Là où l’ufologie dépend souvent de l’irruption d’un événement, Tarter travaille la durée : multiplier les étoiles, les bandes de fréquence, les temps d’observation et les moyens d’éliminer les interférences terrestres. Cette culture instrumentale est développée dans « Instruments du cosmos », tandis que le signal Wow! rappelle ce que devient une donnée intrigante lorsqu’elle ne se répète jamais.

Portrait de Jill Tarter
Jill Tarter, radioastronome et figure historique de SETI. Photo : SETI Institute.

Une galerie d’instruments humains

Ces figures ne forment pas une progression simple allant de la croyance vers la science. Elles composent une écologie conflictuelle. Arnold montre que le témoin est déjà un instrument. Keyhoe transforme l’archive en contre-pouvoir. Ruppelt et Poher rendent les cas calculables. Hynek construit une grammaire. Michel révèle la séduction des motifs. McDonald défend l’anomalie contre le conformisme. Condon rappelle que toute recherche possède un coût d’opportunité. Vallée étend l’objet aux effets culturels. Sagan, Drake et Tarter déplacent enfin l’attention vers un signal recherché selon un protocole explicite.

FigureInstrument principalCe qu’il rend visibleFragilité
Kenneth ArnoldLe témoignageL’événement et sa propagationMémoire et traduction médiatique
Keyhoe / RuppeltLe dossierSecret, récurrence, administrationConfondre opacité et preuve
HynekLa classificationComparabilité des rencontresRéifier les catégories
Michel / PoherLa carte et la baseMotifs spatiaux et sériesBiais de sélection et compression
McDonald / CondonLa controverseSeuil d’intérêt scientifiqueSurestimer ou écarter l’anomalie
ValléeLe réseau d’archivesContinuités culturelles et effets sociauxHypothèse difficile à réfuter
Sagan / Drake / TarterLe radiotélescopeSignaux définis à l’avanceFenêtre de recherche limitée

Incidences pour A.L.I : concevoir la preuve avant le contact

Pour l’Atelier Langages Interstellaires, cette histoire suggère qu’un langage de contact ne peut être séparé de son appareil de réception. Un message n’existe pas seulement par sa structure ; il existe par le protocole qui permet de le distinguer du bruit, par l’archive qui conserve son contexte et par la communauté capable de le réexaminer.

Une « stèle » ou un signal interstellaire devrait donc porter plusieurs couches : les données brutes, les transformations appliquées, les incertitudes, l’état des instruments, les hypothèses concurrentes et l’histoire des interprétations. Il faudrait archiver non seulement ce que nous croyons avoir reçu, mais la chaîne complète qui nous a conduits à le croire. Cette exigence rejoint « Pierre de Rosette, stèle binaire » et l’hypothèse du test de Turing interstellaire : transmettre et prouver sont deux problèmes liés, mais distincts.

On peut alors imaginer un protocole A.L.I en quatre opérations :

Décrire avant de nommer. Conserver avant de compresser. Comparer avant d’expliquer. Réviser sans effacer les interprétations précédentes.

La spéculation la plus intéressante n’est peut-être pas de choisir laquelle de ces figures « avait raison ». Elle consiste à imaginer une intelligence non humaine observant nos propres méthodes. Comprendrait-elle nos témoignages, nos formulaires militaires, nos cartes perforées, nos controverses et nos radiotélescopes comme les fragments d’un même langage ? Peut-être notre premier message vers l’autre est-il déjà là : dans la manière dont nous organisons ce que nous ne comprenons pas.

Prolongements dans le LABO

À lire également : « X-Files : archives réelles et langage du secret », sur la transformation du dossier administratif en mythologie ; « Télépathie, ufologie et langage mental », sur les récits de contact sans signal physique ; et « Hypothèse de l’imaginaire-contact », sur l’imagination comme milieu actif de la rencontre.

Références

  1. Pierre Lagrange, « L’affaire Kenneth Arnold », Communications, 1990.
  2. The Cincinnati Enquirer, 7 juillet 1947 - archive de la une reproduite en ouverture.
  3. Smithsonian National Air and Space Museum, « 1947: Year of the Flying Saucer » - source primaire complémentaire en anglais.
  4. National Archives, Project BLUE BOOK - Unidentified Flying Objects.
  5. Edward J. Ruppelt, The Report on Unidentified Flying Objects.
  6. Northwestern University Archives, J. Allen Hynek Papers.
  7. J. Allen Hynek, The UFO Experience: A Scientific Inquiry, notice Smithsonian.
  8. University of Arizona Libraries, James E. McDonald Papers.
  9. University of Colorado, Scientific Study of Unidentified Flying Objects, 1968.
  10. Humanités spatiales, « Jean Cocteau, ufologue » - contexte d’Aimé Michel et de l’orthoténie.
  11. GEIPAN/CNES, historique des bases de données du GEPAN au GEIPAN.
  12. CNES, synthèse de l’audit du SEPRA - création et missions du GEPAN.
  13. Rice University, Jacques Vallée UFO and paranormal phenomena papers.
  14. Carl Sagan, déclaration au symposium scientifique sur les ovnis, 1969.
  15. INA, Cosmic Connexion - Carl Sagan et les messages envoyés dans l’espace.
  16. SETI Institute, Carl Sagan - biographie scientifique officielle en anglais.
  17. SETI Institute, Frank Drake.
  18. SETI Institute, Jill Tarter.