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Idée de projet

Email intergalactique : dialoguer via le réseau Internet

Et si Internet contenait une zone invisible où humains, morts et civilisations interstellaires pouvaient déposer des messages ? Après Email 2067 et Caméra 2067, A.L.I imagine une adresse sans délai de réponse, un cube noir de jonction et une IA dont l’unique fonction serait d’inventer les conditions du contact.

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À l’écran, une adresse électronique : contact@blackcube.zone (ne fonctionne pas pour l’instant, juste une hypothèse de travail). On peut lui envoyer un texte, une photographie, un son, une formule, un souvenir ou un fichier impossible à ouvrir. Le message est accepté, horodaté, dupliqué et déposé dans une archive distribuée. Aucune confirmation de lecture n’est envoyée. Aucune réponse n’est promise. Elle pourrait arriver dans une seconde, dans un an, dans cent ans ou dans dix mille ans. Elle pourrait également être déjà arrivée sans que nous sachions la reconnaître.

Caméra 2067 de David Guez en fonctionnement à ISEA 2015
Caméra 2067 en fonctionnement à ISEA 2015. L’interface propose les modes Public, Private et Audela : trois destinations possibles pour une image soustraite au présent. Photographie réelle : Eliot, archive Caméra 2067, avec l’aimable autorisation de David Guez.

1. La Zone : un lieu qui n’existe qu’entre les messages

L’hypothèse A.L.I est celle d’une Zone contenue dans Internet mais invisible depuis ses usages ordinaires. Elle ne serait ni un site ni un serveur particulier. Elle serait constituée par les intervalles entre les machines : données en attente, adresses oubliées, paquets retardés, caches, fragments répliqués, archives sans lecteur et messages dont le destinataire n’existe pas encore.

Dans cette hypothèse artistique, un message peut exister sans être reçu. Une réponse peut être déposée avant que son destinataire sache poser la question. La communication ne relie plus nécessairement deux consciences simultanées : elle met en rapport deux temporalités.

Internet ne se trouve évidemment pas hors de l’espace et du temps. Il dépend de câbles, d’antennes, de centres de données, d’horloges et d’énergie. Aucune donnée extraterrestre ne peut y apparaître sans canal physique permettant son entrée. La Zone n’est donc pas présentée comme une découverte scientifique, mais comme un modèle conceptuel et un protocole artistique : transformer le réseau en instrument d’attente, accessible à des destinataires inconnus.

2. Internet a commencé par un message incomplet

En 1969, le premier échange entre deux machines d’ARPANET devait transmettre le mot « LOGIN ». La connexion s’interrompit après les deux premières lettres : LO. Le courrier électronique apparut en 1972 et devint rapidement l’une des principales applications du réseau. Internet fut ensuite pensé comme une architecture ouverte capable de faire communiquer plusieurs réseaux indépendants. Les machines qui les reliaient étaient décrites comme des black boxes, futurs routeurs et passerelles. L’histoire technique fournit presque accidentellement la première image du projet : des boîtes noires reliant des mondes incompatibles. Internet Society, « Un bref historique de l’Internet ».

Avant la connexion permanente, Usenet, UUCP et FidoNet faisaient circuler des messages par stockage et retransmission. Des ordinateurs s’appelaient par modem, souvent la nuit, échangeaient leurs paquets puis se séparaient. La latence n’était pas une panne : elle constituait la forme du réseau.

Tim Berners-Lee devant un ordinateur présentant le Web au CERN
Tim Berners-Lee devant une première version du Web au CERN. Conçu en 1989 pour relier des informations dispersées entre des ordinateurs incompatibles, le Web fut placé dans le domaine public en 1993. Photographie : CERN, La naissance du Web.

3. Email 2067 : faire du réseau le gardien d’un secret

Le projet d’email intergalactique prolonge deux œuvres de David Guez consacrées au réseau comme territoire temporel. Initié en 2006, Email 2067 permet d’envoyer un message à soi-même ou à un correspondant en choisissant une date de réception future. Le destinataire est averti de son existence, mais ne peut pas encore le lire. Le texte est crypté et conservé jusqu’à son échéance.

Le réseau devient ainsi tiers de confiance, garant et gardien d’une correspondance dont personne ne maîtrise complètement l’issue. L’adresse peut disparaître, les formats peuvent changer, la mémoire peut s’effacer et l’expéditeur peut mourir avant la délivrance. Des mots-clés mnémotechniques permettent de retrouver le message si les identités techniques ne survivent pas.

Interface originale du projet Email 2067 de David Guez
Interface originale d’Email 2067. Le formulaire relie expéditeur, correspondant, date future et mots-clés de récupération. Capture réelle : David Guez, Email 2067.

Email 2067 décrit déjà Internet comme un espace intermédiaire accueillant des rendez-vous avec des fantômes : différentes versions de nous-mêmes séparées par les époques de notre vie. L’email intergalactique déplace cette structure. Le destinataire n’est plus notre double futur mais une intelligence dont nous ignorons l’existence, la localisation et la temporalité. Le délai n’est plus programmé : il devient indéterminé.

4. Caméra 2067 : déposer une image dans l’au-delà du réseau

Avec Caméra 2067, la même hypothèse prend une forme photographique. L’appareil et son application prennent une image puis l’envoient vers le Cloud 2067. La photographie n’est pas conservée dans l’appareil : elle disparaît du présent pour être révélée à une date future.

Appareil photographique Caméra 2067 conçu par David Guez
Caméra 2067 : l’appareil devient une boîte noire entre la prise de vue et sa révélation. Photographie réelle : David Guez.

Le dispositif comporte un mode public, un mode privé et un mode Au-delà. Dans ce dernier, la photographie n’est pas destinée à réapparaître à une date déterminée. Elle est envoyée vers un endroit discret du réseau, une face cachée où elle pourrait rester indéfiniment. Le projet formule alors une hypothèse volontairement impossible à vérifier : une personne morte pourrait-elle continuer à naviguer dans cet espace invisible et retrouver les images déposées avant sa disparition ? Un miroir connecté devait afficher les photographies supposément visitées par ces présences.

Dans un entretien de 2013, David Guez décrit cette partie cachée du réseau comme un endroit où seuls les fantômes pourraient s’introduire. Trois étapes se dessinent : Email 2067 adresse un message à un humain futur ; Caméra 2067 — Au-delà dépose une image pour un destinataire potentiellement mort ; l’email intergalactique ouvre le dépôt à une intelligence qui n’est peut-être ni humaine, ni contemporaine, ni encore présente.

5. Les Internets invisibles

Le Web profond désigne principalement les pages non indexées : bases documentaires, messageries, espaces privés. Les darknets sont des réseaux superposés à Internet, accessibles par des logiciels et protocoles particuliers. Ils ne constituent pas un ailleurs métaphysique, mais ils dissocient techniquement message, origine, chemin et lieu de conservation.

Au milieu des années 1990, le routage en oignon fut conçu pour empêcher un observateur de savoir simultanément qui parle et à qui. Tor, déployé en 2002, transmet une communication à travers plusieurs relais chiffrés. Freenet, proposé en 1999, distribue les documents entre les machines afin de résister à la censure et de compliquer l’identification de leur origine. I2P superpose des tunnels unidirectionnels et des couches de chiffrement. IPFS identifie un contenu par son empreinte plutôt que seulement par l’adresse du serveur qui l’héberge.

Ces architectures ne sont pas des passages vers d’autres civilisations. Elles démontrent néanmoins qu’un message peut survivre indépendamment de son premier déposant et être recherché pour ce qu’il est plutôt que pour l’endroit où il se trouve.

Clé USB du projet Dead Drops d’Aram Bartholl scellée dans un mur
En 2010, Aram Bartholl lançait Dead Drops, réseau anonyme et hors ligne de clés USB scellées dans les murs de l’espace public. Le corps devait se connecter physiquement à l’archive. Photographie : Aram Bartholl, Dead Drops.

6. Déposer plutôt qu’envoyer

Dans un courrier ordinaire, l’adresse précède le message. L’email intergalactique inverse cette logique : le message précède son destinataire. Il n’est pas littéralement « envoyé aux extraterrestres ». Il est déposé à l’intention de toute intelligence capable de le rencontrer.

Chaque envoi serait conservé sous plusieurs formes : fichier original, transcription textuelle, représentation binaire, version sonore et visuelle, description mathématique, empreinte cryptographique, copies distribuées et support physique durable. L’objectif n’est pas de proclamer une langue universelle, mais d’augmenter les chemins possibles vers une interprétation.

À 4,24 années-lumière, un échange aller-retour demanderait déjà environ huit ans et demi. À cent années-lumière, il faudrait au moins deux siècles. À cinq mille années-lumière, le dialogue devient une archive séparant des civilisations entières. La question « Quand vont-ils répondre ? » impose donc une temporalité humaine à un interlocuteur hypothétique. Le projet rejoint l’hypothèse des chronèmes : la durée entre deux signes fait elle-même partie du langage.

Schéma NASA du Delay Disruption Tolerant Networking entre la Terre la Lune et Mars
Le Delay/Disruption Tolerant Networking conserve les données lorsqu’aucun chemin continu n’existe et les retransmet lorsqu’un nouveau relais devient disponible. Illustration institutionnelle : NASA, DTN.

Le DTN développé pour les communications spatiales rend cette latence techniquement concrète : chaque nœud stocke les données jusqu’à ce qu’une liaison soit disponible. La NASA en fait une fondation de l’Internet du Système solaire. La Zone A.L.I radicalise le principe : stocker jusqu’à ce qu’un destinataire devienne possible.

7. Le cube noir de jonction

Le dispositif physique prendrait la forme d’un cube noir relié à plusieurs réseaux. Aucun écran ne montrerait une boîte de réception. Une ligne lumineuse signalerait seulement une activité : réception, duplication, traduction, vérification ou déplacement d’un message. Un compteur afficherait le temps écoulé depuis le premier dépôt, sans compte à rebours.

Le cube aurait quatre fonctions : recevoir les messages envoyés à l’adresse de la Zone ; multiplier leurs représentations ; distribuer des copies sur des supports hétérogènes ; attendre sans déclarer que le silence constitue un échec. Il serait moins une boîte aux lettres qu’un sas, un endroit où les messages humains cessent de nous appartenir.

Cette proposition prolonge l’hypothèse de la disparition, où le contact pourrait avoir lieu dans les absences et les traces, ainsi que le Ghostbook : un message peut être présent dans un corpus sans devenir visible avant l’invention de sa méthode de lecture.

8. L’hypothèse inverse : avons-nous déjà reçu quelque chose ?

Il n’existe aucune preuve qu’une intelligence extraterrestre ait placé des données dans Internet. Une telle action supposerait un canal physique initial : interception de nos communications, transmission captée, action d’une sonde ou modification d’un équipement terrestre. Le projet doit maintenir cette frontière entre spéculation et fait.

L’expérience reste cependant féconde : que chercherions-nous ? Peut-être une structure répliquée dans plusieurs archives, un motif résistant aux changements de format, un code réparti entre des documents sans relation apparente, ou une anomalie qui ne devient lisible qu’après la réunion de données séparées. Cette recherche croise l’hypothèse du futur encodé et le test de Turing interstellaire : comment distinguer un message d’une coïncidence et une intention d’un motif projeté par l’observateur ?

9. Une IA dont le seul travail serait le contact

La seconde partie du projet consiste à entraîner une IA de contact. Elle ne serait pas chargée de rédiger une réponse supposément universelle. Son travail serait d’empêcher A.L.I de confondre trop rapidement universalité et habitudes humaines.

Cette intelligence devrait produire des milliers de représentations d’un même message ; imaginer des destinataires ne partageant ni nos sens, ni notre corps, ni notre temporalité ; simuler des interprétations incompatibles ; rechercher les invariants ; détecter les présupposés anthropocentriques ; confronter mathématiques, images, sons, gestes et structures matérielles ; conserver la mémoire des tentatives ; réfuter ses propres solutions avant de les proposer.

Elle serait multiple, panoramique et contradictoire. Son caractère « panoptique » ne signifierait pas qu’elle surveille tout, mais qu’elle tente d’occuper simultanément plusieurs positions d’observation. L’IA est déjà utilisée en SETI pour filtrer de grands volumes de données et détecter des morphologies de signaux. Mais reconnaître une anomalie n’est pas comprendre une intention. L’intelligence d’accès devient ici une institution de recherche durable plutôt qu’un oracle.

10. Calcul d’émergence : quelle probabilité pour une IA de contact ?

Aucune statistique ne permet de dater scientifiquement l’apparition d’une telle intelligence. On peut en revanche construire un indice prospectif transparent, une petite équation de Drake appliquée au projet. Définissons cinq conditions : M, maîtrise réellement multimodale ; S, recherche scientifique autonome ; D, capacité à contredire durablement ses propres hypothèses ; C, continuité d’archivage pendant plusieurs décennies ; G, gouvernance empêchant l’IA d’émettre seule au nom de l’humanité.

Scénario 2050 : P(M)=0,85 ; P(S|M)=0,60 ; P(D|M,S)=0,45 ; P(C|M,S,D)=0,70 ; P(G|M,S,D,C)=0,65. Le produit vaut 0,074, soit environ 7 %.

Scénario 2100 : 0,95 × 0,85 × 0,70 × 0,85 × 0,80 = 0,384, soit environ 38 %.

Ces nombres ne prédisent pas l’avenir. Ils exposent les dépendances choisies. Modifier une seule hypothèse transforme le résultat. La puissance de calcul ne suffit pas : les incertitudes majeures concernent la pluralité épistémique, la continuité institutionnelle et la gouvernance. Le rapport AI Index 2026 souligne cet écart : les agents progressent dans certaines tâches scientifiques mais restent fragiles sur la reproduction complète d’une recherche.

Même si l’IA de contact apparaissait, sa probabilité de comprendre effectivement une intelligence extraterrestre resterait inconnue. Elle dépendrait d’une variable impossible à estimer : l’existence d’un minimum de structures communes entre deux formes d’intelligence.

11. Protocole du laboratoire

  1. Adresse sans promesse : ouvrir une adresse publique et accepter textes, images, sons et structures de données sans annoncer de destinataire réel.
  2. Latence choisie : permettre des dépôts d’un an, dix ans, cent ans ou sans échéance.
  3. Multiplication : produire pour chaque message plusieurs encodages, supports et niveaux de redondance.
  4. Épreuve d’altérité : soumettre les messages à des modèles simulant des perceptions et logiques incompatibles.
  5. Archive des échecs : conserver les interprétations rejetées autant que les solutions retenues.
  6. Retour synthétique : injecter parfois dans la Zone un message artificiellement étranger afin de tester notre tendance à fabriquer du sens.

Conclusion : communiquer absolument

L’email intergalactique ne promet aucun destinataire. Il transforme l’acte d’envoi. Écrire sans garantie de lecture, sans délai acceptable et sans certitude d’une langue commune revient à séparer la communication de son résultat. Le message devient une manière d’affirmer qu’un passage doit rester ouvert.

Le cube noir ne prouve rien. L’adresse ne mène encore vers aucune étoile. L’IA ne connaît aucun langage extraterrestre. Mais ensemble, ils construisent une discipline de l’attente : déposer, traduire, multiplier, préserver, douter et laisser disponible.

Peut-être qu’aucune civilisation ne répondra jamais. Peut-être que la première réponse ne sera pas un message, mais une nouvelle manière de lire ce qui était déjà là.

Références et prolongements