Une langue peut naître avant son peuple. Un linguiste fixe quelques sons, décide comment les mots se combinent, imagine ce qu’une communauté nommerait souvent et ce qu’elle laisserait implicite. Des acteurs l’incarnent, puis des spectateurs l’apprennent. Klingon, Na’vi et Dothraki ont suivi ce trajet : d’abord instruments de fiction, ils sont devenus des systèmes utilisables dans le monde réel.
Ces langues constituent pour A.L.I un laboratoire remarquable. Elles ne viennent pas d’une intelligence extraterrestre, mais elles cherchent à produire l’impression d’une pensée autre avec les matériaux du langage humain. Elles permettent donc d’observer la frontière entre code, langue, culture et corps : à partir de quand une suite de sons cesse-t-elle d’être un décor pour devenir un milieu où l’on peut réellement penser et dialoguer ?

1. Construire une langue ne consiste pas à fabriquer un alphabet
Une langue construite, ou conlang, est conçue intentionnellement. Elle peut chercher à faciliter les échanges, comme l’espéranto ; à tester une hypothèse logique ou politique, comme le lojban ou le láadan ; à simplifier l’expression, comme le toki pona ; ou à donner une profondeur historique à un monde imaginaire. Klingon, Na’vi et Dothraki appartiennent à cette dernière famille, celle des artlangs.
Un alphabet ne suffit pas. Il faut un inventaire de sons ou de gestes, des règles de combinaison, une morphologie, une syntaxe, des manières de poser une question, de nier, de situer un événement dans le temps, de réparer un malentendu. Il faut aussi des irrégularités, des traces d’histoire et des différences de registre. Une langue trop parfaitement régulière ressemble à un formulaire ; une langue vivante donne l’impression d’avoir été usée par plusieurs générations.
La Bibliothèque nationale de France rappelle que les langues imaginaires structurent les mondes de fiction. Chez Tolkien, le rapport est même renversé : les récits fournissent un monde où ses langues peuvent vivre. La langue n’illustre plus le monde ; elle contribue à le produire.
2. Une histoire plus ancienne que le cinéma
La création linguistique traverse l’histoire européenne : Lingua Ignota d’Hildegarde de Bingen au XIIe siècle, langue philosophique de John Wilkins au XVIIe, solrésol de François Sudre au XIXe, volapük puis espéranto. Ces projets ne partagent pas le même désir. Certains cherchent une langue sacrée ou parfaite, d’autres une langue universelle, d’autres enfin un instrument poétique.
J. R. R. Tolkien transforme cette tradition en glossopoeia, une création artistique où les familles de langues possèdent des parentés, des migrations et des changements sonores. Le quenya et le sindarin ne sont pas seulement deux listes de mots : leurs différences racontent l’histoire de peuples séparés. Cette dimension diachronique est essentielle. Une langue crédible porte le souvenir de formes anciennes, de contacts et de bifurcations.
L’artlang hollywoodien ajoute trois contraintes : respecter quelques mots déjà écrits, être prononçable par des acteurs et rester intelligible dans la durée d’une scène. La création devient une négociation entre linguistique, dramaturgie, direction d’acteurs et montage.
3. Klingon : rendre l’ordre humain méconnaissable
Marc Okrand développe le klingon pour Star Trek III en 1984, à partir de quelques sons et répliques déjà présents dans l’univers filmé. Il adopte notamment un ordre objet-verbe-sujet, rare parmi les langues terrestres, et une morphologie agglutinante où des préfixes et suffixes s’assemblent autour d’une racine.
Le dépaysement vient moins de sons absolument inconnus que de leur combinaison. Okrand emploie des articulations attestées sur Terre, mais les réunit d’une manière peu familière à un anglophone. Le klingon reste donc humainement prononçable tout en résistant aux automatismes de l’acteur. Sa salutation célèbre, nuqneH, littéralement « que veux-tu ? », condense une culture fictionnelle de la confrontation.
Il faut cependant éviter un déterminisme naïf : une grammaire guerrière ne fabrique pas automatiquement des guerriers. Les choix linguistiques construisent un effet culturel avec le scénario, le jeu et l’image. Le Klingon Language Institute, les traductions et les conversations entre passionnés ont ensuite déplacé la langue hors de sa fonction initiale. Une communauté peut faire davantage d’une langue que ce que son auteur avait prévu.

4. Na’vi : l’étrangeté réglée par le corps de l’acteur
Pour Avatar, Paul Frommer reçoit une trentaine de noms imaginés par James Cameron. Il commence par la phonétique et propose trois palettes sonores. Le système retenu doit sembler nouveau sans devenir imprononçable. Selon son récit publié par l’Université de Californie du Sud, les voix des Na’vi ne sont pas transformées numériquement : le corps humain reste la machine de synthèse.
Na’vi combine un ordre relativement libre grâce aux cas, des infixes à l’intérieur du verbe, des mutations consonantiques et un alignement tripartite qui distingue trois rôles : l’agent d’un verbe transitif, son patient et l’unique participant d’un verbe intransitif. Ces propriétés existent séparément dans des langues humaines ; c’est leur assemblage qui produit l’étrangeté.
Le tournage impose aussi une mesure temporelle : une traduction ne peut pas être beaucoup plus longue que la réplique anglaise. La langue doit donc coïncider avec une respiration, une bouche et un montage. Cette contrainte révèle une vérité utile pour A.L.I : aucun langage n’est indépendant de son canal.
5. Dothraki : construire une histoire à partir de fragments
George R. R. Martin avait semé quelques mots et noms dans ses romans. En 2009, David J. Peterson est choisi à l’issue d’un concours organisé avec la Language Creation Society pour transformer ces fragments en langue de dialogue. Il ne peut repartir de zéro : chaque forme existante devient un fossile dont la grammaire nouvelle doit expliquer la présence.
Peterson imagine une histoire interne, des racines, des dérivations, des changements de sens, des cas et des distinctions d’animacité. Son document Like Spinning Plates montre qu’inventer un mot suppose plusieurs tests : existe-t-il déjà une racine ? Le concept serait-il pertinent pour cette culture ? Peut-on dériver le mot plutôt que l’ajouter arbitrairement ? Le vocabulaire devient ainsi une archive du monde fictionnel.

6. De la langue d’auteur à la langue de communauté
Une conlang naît souvent dans le fichier d’une seule personne ; elle change de nature lorsqu’une communauté s’en empare. Les locuteurs demandent des mots imprévus, produisent de la poésie, corrigent les usages, organisent des cours et importent leurs accents. La frontière entre construction planifiée et évolution collective devient poreuse.
Cette transition distingue une langue potentielle d’un simple décor sonore. Le CNRS souligne que certaines conlangs possèdent même une histoire interne. Mais l’usage réel ajoute une seconde histoire, extérieure à la fiction. Un mot créé pour un scénario peut devenir le support d’une amitié entre deux locuteurs.
7. Ce que le cerveau reconnaît comme langue
Une étude menée par l’équipe d’Evelina Fedorenko au MIT a comparé l’activité cérébrale de locuteurs d’espéranto, de klingon, de na’vi, de dothraki et de haut valyrien. Les résultats annoncés en 2025 montrent que ces langues recrutent le réseau cérébral du langage comme l’anglais ou le mandarin, et non les réseaux principalement mobilisés par les mathématiques ou la programmation.
La création consciente n’empêche donc pas le cerveau de traiter le système comme une langue. La différence décisive semble moins tenir à son origine qu’à sa capacité d’exprimer des objets, des événements, des états internes et des relations. Un code informatique exécute des instructions formelles ; une langue permet à deux êtres de négocier une représentation du monde.
Ce résultat ne prouve pas qu’un signal extraterrestre activerait notre réseau linguistique. Il précise au contraire notre biais : nous reconnaissons facilement comme langue ce que notre cerveau peut déjà apprendre comme langue humaine. Le véritable contact pourrait demander un autre apprentissage perceptif.
8. L’angle mort : ces langues alien restent profondément humaines
Klingon, Na’vi et Dothraki emploient la voix, découpent des unités dans le temps, supposent une mémoire séquentielle et utilisent des catégories attestées quelque part sur Terre. Leur altérité est typologique, pas biologique. Un organisme qui communique par chimie lente, lumière polarisée, pression, champs électriques ou motifs distribués ne commencerait peut-être ni par des phonèmes ni par des mots.
Une langue véritablement non humaine devrait partir du corps de l’émetteur : quels capteurs possède-t-il ? Quelle durée peut-il distinguer ? Où se situe son individu ? Un mycélium, un poulpe et un essaim n’accorderaient probablement pas le même statut au sujet grammatical. La grammaire pourrait coder des gradients, des transformations ou des accords collectifs plutôt que des objets stables.
Le défi A.L.I n’est donc pas d’inventer un vocabulaire plus bizarre. Il est de concevoir un système dont le médium, les unités et la logique pourraient être appris par deux biologies différentes.
9. Hypothèse A.L.I : une langue de contact doit contenir sa pédagogie
Les artlangs sont apprenables parce qu’un dictionnaire, un créateur et un monde de fiction expliquent leur usage. Un message interstellaire ne disposerait pas de ce paratexte. Il devrait introduire ses propres contrastes, démontrer ses règles, fournir des exemples et rendre les erreurs visibles.
Nous proposons donc un critère : une langue de contact n’est complète que lorsqu’elle encode non seulement des messages, mais aussi la manière de les apprendre, de demander une répétition et de signaler une interprétation incorrecte. Sa première phrase devrait être moins « voici qui nous sommes » que « voici comment vérifier ce que vous croyez avoir compris ».

10. Quatre expériences possibles
Le générateur bio-typologique
L’utilisateur choisit un organisme hypothétique : capteurs, amplitude temporelle, mobilité, organisation individuelle ou collective. Le programme ne produit ensuite que des unités compatibles avec ce corps, puis propose une grammaire adaptée à son écologie.
Le test de la langue sans traduction
Deux groupes reçoivent des situations visuelles mais aucun lexique commun. Le premier invente un système ; le second doit l’apprendre par exemples et réponses. On mesure les ambiguïtés, la vitesse d’acquisition et les formes spontanées de réparation.
Le théâtre des bouches impossibles
Une installation transforme un même énoncé en voix, lumière, vibration, geste et déplacement spatial. Le public découvre qu’une phrase n’est pas un contenu abstrait transporté intact : chaque médium révèle certaines relations et en détruit d’autres.
La langue qui échappe à son auteur
Humains et agents d’IA utilisent pendant plusieurs jours une micro-langue initiale. Les néologismes et modifications ne sont acceptés que s’ils sont compris par plusieurs partenaires. L’œuvre finale est l’écart mesurable entre le système conçu et le système réellement vécu.
11. Position critique
Les langues construites ne prouvent pas que la pensée est prisonnière de la grammaire. Elles montrent quelque chose de plus subtil : changer les catégories, les sons et les habitudes oblige momentanément l’apprenant à déplacer son attention. La grammaire est moins une cage qu’un dispositif de cadrage.
Pour A.L.I, leur leçon tient dans cette tension. Une langue de contact doit être assez étrangère pour ne pas reconduire silencieusement notre monde, mais assez redondante et régulière pour être apprise. Entre le pur mystère et la traduction immédiate se trouve une zone féconde : celle où deux intelligences transforment progressivement leur manière de faire signe.
Question LABO : si notre cerveau traite une langue inventée comme une langue naturelle dès qu’elle parle du monde, comment reconnaîtrons-nous un langage conçu par un être dont le monde perceptif ne ressemble au nôtre en rien ?
Références et prolongements
- CNRS Le Journal — « Profession conlanger », panorama français de la création linguistique en science-fiction.
- BnF — « Les langues imaginaires », langues, mondes et héritage de Tolkien.
- Marc Okrand — “Klingon: The Evolution of a Constructed Language”.
- USC Dornsife — Paul Frommer et la création du na’vi.
- David J. Peterson — Like Spinning Plates, méthode de construction du dothraki.
- MIT McGovern Institute — les conlangs dans le cerveau, synthèse de l’étude publiée en 2025.
- CNRS Géographie-cités — DiffusEsperanto, histoire d’une langue construite devenue mouvement social.
